Aristote a, dans son cheminement philosophique, porté un coup assez rude à la philosophie d'Héraclite. Le fond de sa pensée consiste à affirmer qu'Héraclite ne respecte pas le principe de contradiction. On connait l'aura actuelle qu'exerce Aristote sur la philosophie, bien supérieure à celle d'Héraclite. Ainsi, un élève ayant achevé ses études secondaires, s'il a été un tant soit peu attentif aux cours de philosophie qui lui ont peut-être été dispensés, aura quelques notions de la philosophie d'Aristote tandis que celle d'Héraclite n'aura, sans peu de doute, pas été abordée. Je me souviens pour ma part de l'enseignement qui me fut donné en terminal littéraire selon lequel l'histoire de la philosophie commençait avec le fameux couple Socrate/Platon, ce qui laisse malheureusement la philosophie présocratique aux oubliettes. Tout cela pour dire qu'Héraclite jouit d'un très faible prestige et que, pour celui qui s'intéresse à la philosophie, l'affirmation d'Aristote n'arrange rien à l'affaire. Mon propos n'est pas ici de tenter de renverser cette perception des choses. Nietzsche s'en est chargé bien mieux que je ne pourrais jamais me charger de quoi que ce soit et je renvoie donc le lecteur à son excellente leçon d'histoire de la philosophie intitulée La philosophie à l'époque tragique des grecques dans laquelle il explique la philosophie du maître d’Éphèse.
Mon propos est tout autre. Mon intention n'est pas de reprocher à Aristote sa réussite dans l'histoire de la philosophie. Je n'ai aucun ressentiment contre Aristote qui viendrait du fait qu'il ait plus marqué les esprits qu'Héraclite. Le lecteur aura toutefois bien compris que je me pose ici en défenseur d'Héraclite. Or, celui que je défend fut attaqué par Aristote. Pour la défense de mon favori, je vais donc tenter de procéder à une attaque contre son agresseur, si je puis me permettre un tel mot, qui ne sera, à mon sens, si elle réussit, ce dont je doute, qu'un juste retour des choses. C'est une citation d'Aristote qui me fourni la matière nécessaire pour ce faire. Il dit, je cite :
C'est tout un travail de ponctuer Héraclite, car il est difficile de voir si le mot se rattache à ce qui précède ou à ce qui suit. Par exemple au commencement de son ouvrage, il dit : le logos / ce qui est / toujours / les hommes sont incapables de le comprendre. Il est impossible de voir à quoi toujours se rattache, lorsque l'on ponctue.
D'une part je dirais que, à mon avis, pour répondre à la question qu'il se pose, « toujours » se rattache et à « ce qui est » et à « les hommes » en ce sens que, pour Héraclite, d'une part le logos est ce qui est toujours et d'autre part les hommes sont toujours incapables de le comprendre. Sur ce point, mon interprétation est peut-être fausse, j'espère simplement qu'elle aura la capacité de commencer à énerver un aristotélicien. D'autre part, et là est le cœur de ma tentative d'attaque en réponse à la première attaque d'Aristote contre mon champion, ce qui me frappe dans cette citation, c'est le fait qu'Aristote fasse le travail de ponctuer Héraclite. Il n'est pas besoin d'être un juriste spécialisé en droit de la propriété intellectuelle pour comprendre que modifier la ponctuation d'un texte ou le ponctuer quand il ne l'est pas sans l'accord de son auteur n'est pas autre chose que la rédaction d'un faux. Le fait que la ponctuation n'existait pas à l'époque où Héraclite a écrit son seul ouvrage intitulé De la nature n'est pas un argument en faveur d'Aristote. En effet, Héraclite a très bien pu jouer de cette absence et formuler à dessein des phrases ambivalentes comme mon interprétation de sa phrase le laisse entendre. Imaginez qu'un peintre, après la découverte d'une invention en peinture, se permette de retoucher les tableaux de Van Gogh ou de Picasso, n'admettriez-vous pas qu'il s'agit là d'une barbarie ? Or c'est exactement le travail qu'a effectué Aristote, puisque les fragments de l’œuvre d'Héraclite qui nous sont parvenu sont ponctués. Et puisqu'il en était là, à falsifier le texte de son ainé, pourquoi ne pas imaginer qu'il a peut-être ajouté ou retranché certains mots afin de pouvoir mieux ponctuer quand il n'y arrivait pas ? A mon avis, avant de mettre en doute le principe de contradiction chez un philosophe, il convient d'abord de respecter soi-même le principe de vérité, dont la portée me semble pour le moins équivalente.
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