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Le blog de Tim.

Ce que je pense.

Deleuze: Appareils d'Etat et machines de guerre, séance 6

Publié le 31 Janvier 2015

… Sur de purs matériaux pas organisés et je souhaitais vivement que vous organisiez quelque chose sur ce thème de la plainte et de son rôle à la fois dans les arts et dans l'Histoire. Alors il n'y a personne qui pourrait, qui pourrait à ma place... Hein ? Vous avez de la mauvaise volonté... Bon ben, alors on laisse ça... J'espérais que... Sur ce qu'on a fait les dernières fois, il n'y a pas de problème, il n'y a pas de... Non ? Mes appels les plus habiles restent... Bien. Et bah ça tombe mal parce que j'ai pas grand chose à dire aujourd'hui, alors... Bon, et ben on y va... Il y a quelqu'un qui veut parler ? (rires) Ahlala... Bon, bon.

 

Ce qu'on a vu les dernières fois, c'est... J'arrive pas à le dire assez concrètement, c'est une certaine comparaison, une certaine description de types d'agencements. Et en quoi c'est dans notre sujet cette comparaison, cette espèce d'étude descriptive, c'est vraiment de la description au point où nous en sommes, description de types d'agencements. Et ce que je retiens pour notre sujet, qu'est-ce que c'est que l'appareil d’État, c'est à dire quel type d'agencement ça veut dire un État ? Ce que je retiens et ce à quoi je tiens, c'est qu'on est arrivé à distinguer ces deux agencements, c'est pas les seuls, il y a une liste infinie d'agencements, mais ces deux agencements qui nous occupent principalement pour le moment, à savoir un agencement constitué par une combinaison code-territoire et un agencement constitué par une combinaison tout à fait différente, surcodage-terre. Et on a vu que la terre, elle était toujours dans un certain décalage avec le territoire, tout comme le surcodage était une opération toute à fait différente de celle des codes. Or, c'est là-dessus que je voudrais, je ne sais pas, je voudrais revenir un tout petit peu parce que ça me paraît très... Ça me paraît... A la fois, je n'arrive pas à le dire assez concrètement et je sens qu'il y a toutes sortes d'applications concrètes.

 

Je dis, dans notre vie, on passe notre temps ou de longs moments de notre temps dans le régime d'agencement code-territoire et, soit collectivement, soit personnellement, on passe beaucoup de temps à coder des territoires. Et ce qui m'importait, c'était qu'un certain nombre de notions étaient nécessaires pour définir cet agencement là. Et ces notions, on a vu, c'était quoi ? C'était l'idée qu'un agencement de territoire, un agencement code-territoire se définit par son exercice. C'est un agencement d'exercice. C'est à dire que lorsqu'un exercice d'agencement est fini, on recommence ailleurs en changeant de territoire. Si bien que c'est un agencement d'itinérance, c'est l'agencement de l'itinérance. D'autres années, on a vu, on a essayé de distinguer nomadisme et itinérance. C'est pas du tout pareil. Mais l'itinérance, c'est bien l'état de celui qui suit un flux de territoire en passant d'un territoire à un autre d'après des codes. Donc un agencement d'exercices ou un exercice d'agencement, mais un exercice d'agencement ne vaut que dans ce type d'agencement : agencement d'exercices. Un exercice d'agencement se définit précisément par : tant que je reste sur ce territoire. Et puis après, je ne change pas d'agencement, je porte mon agencement sur un autre territoire.

 

Si bien que, second point, chaque agencement de ce type, code-territoire, avec l'itinérance d'agencement correspondante, avec l'itinérance correspondante, se définira par ce qu'on appelait une limite. Sur un territoire, l'agencement est véritablement sériel et la série se définit par une limite. Cette limite, on l'a vu, c'est le dernier objet. Le dernier objet, ce qu'on appelait, en terme marginaliste, l'objet marginal ou le dernier objet réceptible. En fonction de quoi, réceptible ? Mais en fonction de l'agencement. Je veux dire, au-delà de ce dernier objet, il y a bien sûr d'autres objets, seulement ils ne pourraient être captés, ils ne pourraient être investis que si l'on changeait la nature de l'agencement. Donc, dans cet agencement de territoire, il est toujours tendu vers sa limite, vers l'évaluation du dernier objet et, en même temps, il conjure l'au-delà, c'est à dire ce qui serait encore après l'objet qui ne serait saisissable que dans un autre agencement.

 

Alors, j'ai pris des exemples stupides comme le dernier verre, le dernier mot, le dernier verre au café, c'est à dire le verre marginal, le dernier mot dans une discussion, dans une scène, dans une scène de ménage. Je pense, pour rendre ça encore plus clair, si vous voulez, je reprend un exemple où ça me paraît très, très évident. Les agencements, par exemple les agencements de Proust dans la Recherche du temps perdu. Proust, il a une idée, comme ça, je ne dis pas qu'elle ait une valeur universelle, elle vaut pour lui, quoi, il a une idée, c'est que, finalement, dans le domaine des amours, tout amour poursuit d'une certaine manière sa propre fin, sa propre... Il répète sa propre limite. Bon, c'est une idée, elle est belle, c'est comme ça, il vit comme ça. Il explique très bien que, par exemple, son amour pour Albertine ne cesse pas, dès le début, de répéter la fin de cet amour. Alors, c'est pas une répétition du passé, c'est comme une espèce de pro-répétition. Donc, tout l'amour est orienté vers une série, laquelle série se définit par une limite. Cette limite, c'est la rupture, la fin de cet amour. Et cet amour, au moment le plus vivant, répète à sa manière la rupture à venir. Bon. Il est triste, il est triste mais enfin, Proust était difficile à vivre. Bon, alors on voit bien, là, je dirais ça, c'est un exercice d'agencement. Bien plus, un même amour peut comporter plusieurs exercices, par exemple, dans le cas de Proust, il y a deux amours successives pour Albertine, pour la même personne. Bien. Vous voyez, c'est ce que j'appellerais un exercice d'agencement. Ça implique un certain territoire. Ça se fait dans certains lieux, Albertine est liée à des lieux, tout ça. Et cette série là, la série Albertine ou les deux séries Albertine sont orientées vers la limite. Donc, c'est chaque amour qui est sériel et une fois qu'un amour a atteint la limite, et ben, le narrateur de la Recherche du temps perdu passe à un autre amour, par exemple, du premier amour pour Albertine au second amour pour Albertine. Vous voyez ? Donc chaque fois l'exercice d'agencement est défini par une série orientée vers une limite. Et puis, il y a, il faut pas dire que c'est après, tout ça coexiste étonnamment, il y a comme une autre dimension. Une autre dimension où Proust a plus ou moins le pressentiment, et a le pressentiment de manière plus ou moins vive, qu'il y a un autre agencement qui se constitue en même temps. Et qu'est-ce que c'est, cet autre agencement ? C'est l'agencement de son œuvre à faire. Cette fois ci, c'est plus un agencement amoureux, c'est, mettons, un agencement artistique. Bon. Il se dit tout le temps : « ah oui, je perd mon temps... » Le temps perdu, c'est aussi le temps qu'il perd. « Je perd mon temps avec Albertine, je devrais travailler, je devrais faire mon œuvre... » Comme si c'était un autre mode d'agencement. Peut-être que les deux ne s'excluent pas, peut-être qu'ils sont coexistants, mais c'est un autre mode d'agencement. Et se produira une très bizarre révélation, il se dit à un moment, dans son amour pour Albertine : « Tiens, je vais épouser Albertine. Ben oui, je vais l'épouser. » Puis, il se dit : « Non. J'ai mon œuvre à faire. » C'est pas que ça s'oppose. Il pourrait faire son œuvre et épouser Albertine, pourquoi pas ? Non, mais ce qui l'intéresse, c'est que ce n'est pas du tout le même type d'agencement. Parce que lorsqu'il se dit, et lorsqu'il a la révélation qu'il ne suffit pas de se dire, il se le dit tout le temps : « Ah mon œuvre, je vais faire mon œuvre », seulement, comme il ne sait pas comment la faire ou qu'il fait semblant de pas savoir comment, le moment où il a la révélation de ce que sera son œuvre, et qu'il se dit : « Là, je la tiens », à ce moment là, il passe dans un autre agencement. C'est ça qu'on appelait le seuil et non plus la limite. La limite, c'est ce qui sépare un exercice d'agencement d'un autre exercice d'agencement restant du même type. Le seuil, c'est tout à fait différent, c'est le passage d'un type d'agencement à un autre agencement.

 

Or, si je définis les agencements sériels ou de territoire précédemment, agencement d'itinérance, on a vu les dernières fois que l'autre type d'agencement, ce n'est qu'une distinction relative, l'autre type d'agencement, lui, c'était en effet tout à fait autre chose. C'était un agencement qui ne se définissait plus par le rapport itinérant d'un code et d'un territoire tel qu'un territoire est épuisé par une série orientée vers sa limite. Là, je définis l'ensemble de l'agencement d'itinérance. Mais c'est un tout autre type d'agencement, c'est cette fois-ci un agencement où la coexistence des territoires exploités, la simultanéité des territoires exploités, constitue une terre, donc se distingue radicalement de la territorialité d'itinérance et où cet ensemble, il ne s'agit plus d'une série, il s'agit d'un ensemble de territoires exploités simultanément, ce que je dis vaut pour l'agriculture mais vaudrait également pour tout autre domaine, le territoire n'étant pas fondamentalement un territoire agricole, cette fois-ci, il y a ensemble de territoires exploités simultanément et c'est ça qui définit une terre. Et en même temps cette considération d'ensemble, cette coexistence des territoires, va renvoyer non plus à un code d'itinérance mais à un surcodage de sédentarité. Et c'est là que l'on découvrait l'agencement qui correspond à appareil d’État par opposition à l'agencement des groupes itinérants. En d'autres termes, là, c'était plus un agencement de limites, c'était un agencement de seuil. Or, cet agencement de seuil, je dis bien, il coexiste avec les autres agencements, c'est pas le même type. Je ne peux pas dire, on passe des agencements d'itinérance à des agencements État. On a vu, dans le champ social, il y a une espèce de jeu de coexistence de tous ces agencements. Alors si j'essaye de le définir d'après les résultats de la dernière fois, cet agencement appareil d’État tel qu'on l'a pour le moment, je précise bien, il s'agit bien de ce qu'on appelait depuis le début les Empires archaïques, il s'agit des Empires archaïques et on a vu, je vous rappelle, que ces Empires archaïques, il faut de plus en plus, d'après les résultats de l'archéologie, en repousser la date. Ce n'est même pas, comme on le croyait, du milieu du néolithique, c'est vraiment le tout début du néolithique et même ils doivent résulter du paléolithique, c'est à dire, si vous voulez, ils se forment entre 10 000 et 7000 avant J. C., enfin, ils se forment... dans les traces qu'on en a. Comment est-ce que je peux les définir ? Et bien, d'après nos résultats la dernière fois, je crois, il faut faire intervenir, pour décrire, si je voulais faire une description de cet agencement Empire archaïque, il me faudrait deux dimensions.

 

Suivant une dimension, cet agencement a deux aspects. Il implique un espace comparatif d'une part, et d'autre part, il implique un point d'appropriation qu'on appelait appropriation monopolistique. Et ces deux aspects, dans tous les domaines, ils se manifestent. Espace relatif de comparaison et point d'appropriation monopolistique. Et on a vu la dernière fois que le second aspect, le point d'appropriation, était plus profond, c'est à dire en fait déterminait. Le point de comparaison suppose le point d'appropriation. Et, comme je ne l'ai pas indiqué sous cette forme, je vous rappelle en effet les différents aspects sous lesquelles nous avons trouvé ça. Nous avons vu que les Empires archaïques nous semblaient impliquer d'abord quoi ? Une comparaison des territoires exploités simultanément, c'est ça l'espace comparatif. La terre surgit et se développe, se déroule comme espace comparatif des territoires. Donc ce n'est plus les territoires successifs de l'itinérance où un territoire étant épuisé, je passe à un autre territoire, là, il y a une comparaison des territoires qui va être constitutive de la terre. On l'a vu pour la rente dite différentielle. La rente différentielle, c'était précisément ce mécanisme antique issu de la comparaison des territoires simultanés. Mais on a vu que cet espace comparatif, à savoir cette comparaison des territoires simultanés qui constituent la terre supposait un point d'appropriation monopolistique, cette fois-ci la rente foncière absolue et qui est ou qui définit le droit du despote en tant que propriétaire éminent de tous les territoires constitutifs de cette terre. Le despote, propriétaire éminent du sol dont les communes subordonnées à l'Empire ne sont que possesseurs. Donc, là, vous avez parfaitement les deux aspects, espace de comparaison, point d'appropriation. Dans le second aspect qui n'est plus la terre, qui était le travail, vous avez la comparaison des activités qui implique un espace comparatif, la comparaison des activités entre elles sous le régime du travail, et vous avez le point d'appropriation monopolistique, à savoir le sur-travail ou le fait que le travailleur doive une corvée sous forme des travaux publics, doive au despote une corvée et l'on avait vu en quel sens, là aussi, le point d'appropriation était premier par rapport à l'espace de comparaison. A savoir, le sur-travail était premier par rapport au travail au point que l'on ne peut parler de travail que dans les régimes où il y a une catégorie spéciale de sur-travail, à savoir les travaux publics. Et puis au niveau de, troisième dimension, au niveau de l'argent, on avait rencontré le même résultat. Espace de comparaison sous forme de la monnaie marchande, point d'appropriation monopolistique sous forme de la monnaie-impôt. Or, ce qui nous importait énormément, et ce sur quoi je tiens beaucoup à insister parce que, je ne sais pas, je ne sais pas, ça paraît bon pour nous, là aussi, c'est le point d'appropriation qui est premier, à savoir, l'usage marchand de la monnaie implique évidemment l'émission, la création de monnaie et la création de monnaie est strictement inséparable de (la création ? 21:38) de l'imposition. Donc, c'est l'impôt qui est le premier par rapport à l'usage commercial de la monnaie, c'est lui qui créé la monnaie. Et ce n'est pas par hasard que l'appareil d’État ainsi défini, que l'Empire archaïque implique dans ses déterminations principales l'émission de monnaie. Donc, vous voyez, si j'ai besoin de tant de dimensions, c'est parce que je dirais que, en hauteur, si vous voulez, les deux déterminations étagées de l'appareil impérial, c'est tracer au développement d'un espace comparatif et point d'appropriation monopolistique. Et comme en largeur, ce schéma va se trouver dans trois segments privilégiés, le segment terre, le segment travail, le segment monnaie, et dans chacun des segments vous retrouvez espace comparatif / point d'appropriation, le point d'appropriation étant déterminant par rapport à l'espace comparatif, à savoir, dans le segment travail et dans le segment monnaie. Si bien que pour ceux qui travaillent ici depuis plus longtemps, on peut rattacher des... quitte à faire des... Ce qui m'importe dans un tel appareil, c'est évidemment, vous avez ces points d'appropriation, ces secteurs, ces trois grand secteurs, l'appareil de capture, je vous ai... L'appareil impérial comme appareil de capture est évidemment à trois têtes. Il est à trois tête : la terre, le travail, l'impôt. Donc, à la rigueur, vous avez trois points d'appropriation, l'appropriation de la terre au despote, au grand empereur, l'appropriation du travail sous forme de sur-travail, l'appropriation de la monnaie sous forme d'impôt. Et c'est l'appropriation qui est créatrice. Bon. Mais aussi bien, je dirais, ce n'est pas trois points d'appropriation, car le propre de cet appareil de capture, c'est de faire résonner ensemble, et les trois têtes de l'appareil de capture résonnent et constituent précisément le personnage public du despote. Le despote comme étant à la fois le grand propriétaire, le propriétaire éminent de la terre, l'entrepreneur éminent du travail public et le grand banquier impôsiteur, c'est à dire le créateur de monnaie. Alors, je peux dire que, dans un tel système, tout est public. C'est ça que je voudrais que vous compreniez bien. Tout est public par définition. Il n'y a strictement aucune sphère du privé. Comme dit Marx quand il décrit ce type d'Empire, vous avez à la base des communes qui sont surcodées par l'Empire, les communes peuvent avoir une possession collective des territoires, le despote, lui, est propriétaire éminent du sol, mais en tant qu'unité transcendante des communes, les fonctionnaires du despote, à savoir les hommes de l'armée, les banquiers, les scribes, les entrepreneurs etc. peuvent recevoir des tenures, des délégations de propriété mais ce seront des tenures fonctionnelles, c'est à dire, ils sont pas du tout propriétaires privés, personne n'est propriétaire privé. Tout le système est un système public. C'est ça et c'est par là qu'au début de cette année on essayait de définir la notion d'asservissement machinique. Comme dit Mumford, c'est une méga-machine, c'est à dire une grande machine. C'est la première méga-machine. C'est la première méga-machine, tout est public dans le système et voyez qu'on peut le définir vraiment comme une méga-machine, une machine d'asservissement au sens où c'est un appareil de capture à trois têtes, les trois têtes résonant. Et, à aucun moment, je ne peux assigner une sphère qui déborde le public. C'est un appareil public.

 

J'ajoute, oui, pour faire le lien donc, avec des recherches qu'on avait faites une toute autre année, vous vous rappelez que, là, si vous voulez, ça m'intéresse qu'à des années de distances, je ne sais même plus, peut-être plus, on retrouve quelque chose qui, d'un tout autre point de vue, nous apporte une confirmation de loin. Je rappelle, pour ceux qui n'étaient pas là du tout, qu'une année, on s'était occupé d'une notion qui était celle de visage. On s'était demandé : qu'est-ce que c'est au juste un visage ? Et on s'était dit : ben voilà, un visage, ce n'est pas une chose personnelle. En effet, il y a des sociétés qui comportent du visage et il y a des sociétés qui ne comportent pas de visage. Un visage, c'est un système de fonctions collectives, de fonctions sociales. Mais peut-être qu'il y a des types très différents de visage. Notamment, peut-être que, par exemple, les fameuses histoires, les prétendus primitifs et leurs réactions devant les photos, peut-être que ça ne veut pas dire grand chose, parce que, à quoi ils réagissent ? Est-ce qu'ils réagissent à la magie de l'appareil photographique ou bien est-ce qu'ils réagissent à tout à fait autre chose ? A savoir qu'il y a quand même quelque chose d'assez dément dans cette abstraction du visage dans nos sociétés. C'est bizarre... Peut-être que les prétendus primitifs, eux, ils ont pas de visage, c'est à dire que c'est autre chose, que ça fonctionne... C'est des groupes sans visage, peut-être qu'ils ont une tête, une tête, c'est pas la même chose qu'un visage, pas du tout. Je ne veux pas dire qu'ils n'ont que des corps, mais peut-être que le visage, c'est une espèce d'abstraction démente. Dans quel cas et comment c'est fait cette espèce de transformation de la tête en visage ? Et à quoi nous sert socialement un visage ? Bon, c'est évident que c'est très difficile de parler du rôle du langage dans les sociétés si on ne tient pas compte de ceci que tout langage est indexé sur un visage. Toutes les histoires du signifiant, on ne voit pas très bien, on ne voit vraiment pas ce que ça peut vouloir dire si ce n'est pas indexé sur du visage. Le langage, ce n'est pas l'abstraction que certains linguistes disent. « Tiens, aujourd'hui, il n'a pas l'air de bonne humeur. » « Oh, il a pas l'air en forme. » Quand j'entre dans cette salle avec le vœux dément que vous allez parler, je me dis : tiens, est-ce qu'ils vont parler ? Alors, vous, vous réagissez : il va encore nous faire chier, tout ça, bon. Tout ça, c'est très indexé sur les visages mais qu'est ce que c'est, à la lettre, cette espèce d'érection du visage dans certaines sociétés et pas dans toutes ? Bien. Pourquoi je rappelle ça ? C'est que à ce moment là, on avait essayé, puisque, à supposer que le visage ne soit pas du tout une chose personnelle, que ce soit vraiment une fonction de certains groupes donc, qui remplisse certaines fonctions sociales, on s'était demandé de quelle machine il dépendait ? Et on s'était dit : pour faire du visage, ce n'est pas tellement compliqué. Pour faire du visage, la première façon de faire du visage, c'est quoi ? Et on avait cherché, et on était arrivé à une espèce de machine très abstraite du visage. Et cette machine abstraite du visage, c'était exactement, on s'était dit : ben oui, ça ne donne pas un visage concret, mais si j'essaye de dégager une espèce de diagramme abstrait du visage, c'est, il me suffit de deux éléments : trou noir, mur blanc. Un trou noir se déplace sur un mur blanc. Alors, ça ne ressemble pas à du visage, mais ça, c'est le diagramme abstrait du visage.

 

Depuis, j'avais pas encore eu ces documents, je sais pas si... Depuis, en tous cas, ça a été très... Je pense à un livre qui a récemment paru, un livre-cadeaux merveilleux parce qu'il y a plein de belles reproductions, c'est un livre d'un type qui est devenu, qui s'est fait et qui maintenant est devenu véritablement très spécialiste d'un petit truc minuscule, à savoir les rouleaux protecteurs en Éthiopie. C'est une chose très particulière, les rouleaux protecteurs en Éthiopie. Les rouleaux protecteurs en Éthiopie, c'est des trucs sur parchemin, c'est une espèce de magie populaire très, très populaire hein, chez les pauvres agriculteurs mais qui a en même temps des ascendances très, très... C'est une chose très curieuse. Je vous renvoie au livre qui s'appelle « Rouleaux magiques éthiopiens » aux éditions du Seuil, l'auteur étant Jacques Mercier. Et dans ce parchemin, il y a des dessins. Évidemment, l'influence byzantine est très grande, si vous vous rappelez des visages byzantins, vous voyez, c'est bien ce qu'on appelait le visage de face. Et le visage de face, c'est quoi ? Bah avant tout, c'est un œil noir, deux, d'accord, par redoublement, mais pas seulement deux, ça peut être quatre, ça peut... Sur les rouleaux protecteurs, ils mettent des yeux partout et c'est ça qui va déterminer. C'est ça la marque essentielle. Et Jacques Mercier le confirme. Ce qui va déterminer tout le rythme, c'est pas du tout les motifs décoratifs qui vont unir les yeux, c'est cet essaimage de trous noirs. Deux, quatre, infini... Et vous avez la surface du parchemin, la répartition des trous noirs et à partir de là, la constitution de visages à, comme on dit, œil de braise. Si vous vous rappelez le dernier Négus, le dernier Négus avait évidemment une cour de magiciens et cette cour de magiciens le rendait extrêmement redoutable. Et si vous vous rappelez les yeux du dernier Négus, comme on dit, des yeux de braise sauf que la braise n'est pas noire, mais parfois... Ça peut être des yeux rouges. Et ces yeux sont précisément les yeux de la tradition éthiopienne de Salomon, à savoir les yeux de l'ange ou du démon. Or, là, on voit très bien ce système du visage impérial, le visage byzantin est encore une grande stylisation du visage impérial, c'est le visage vu de face, à savoir trou noir qui se déplace sur une espèce de surface blanche.

 

Pourquoi je rappelle ça ? Parce que je dis, c'est en effet le visage public, tout est public dans l'Empire archaïque. Tout est public sans mérite parce qu'il y a pas encore de sphère vie privée. Tout est public. Or, la formule ou l'illustration, l'illustration de cet appareil de capture, c'est exactement ça : point d'appropriation monopolistique qui se déplace dans un espace comparatif. Donc, là, pour mon plaisir, c'est pour ça que je reprenais tout ça, pour mon plaisir, d'un tout autre horizon, il me semble que nous trouvons une confirmation, là, de ce qu'on avait étudié à un tout autre propos, concernant le visage, que l'appareil de capture impérial, avec ses deux composantes, point d'appropriation monopolistique, espace de comparaison, tel que le point d'appropriation se déplace dans l'espace de comparaison s'exprime graphiquement... Non, pas graphiquement, s'exprime plastiquement sous la forme du visage despotique vu de face, à savoir le trou noir d'appropriation tel que vous le retrouvez encore dans le visage byzantin, dans le visage éthiopien, dans toutes sortes de visages marqués par la tradition impériale. Et c'est trou noir-espace de comparaison qui va constituer le visage public du despote. Vous comprenez ? Alors, ce qui me paraît très important, encore une fois, c'est de voir en ce sens que, à la fois, l'appareil de capture, cet appareil de capture impérial, on pourra lui assigner tel, tel, tel aspect, mais d'une certaine manière, tous ces aspects résonnent ensembles. Ce sur quoi j'insiste, c'est que nos analyses de la dernière fois nous ont bien montré comment dans chaque aspect, vous aviez ces deux dimensions, ces deux dimensions fondamentales, le point d'appropriation, l'espace comparatif dans lequel le point se déplace, une fois dit que c'est le point d'appropriation qui se déplace dans l'espace comparatif, c'est ce point d'appropriation qui est constitutif de l'espace comparatif. Il le constitue en le traçant et en se déplaçant. Or, on l'a vu pour la rente de la terre, on l'a vu pour le travail public, on l'a vu pour impôt-monnaie. Si bien que, encore une fois, l'impôt, c'est l'appropriation monopolistique de la monnaie qui va devenir marchande dans l'espace comparatif correspondant, mais c'est au niveau de l'impôt que la monnaie est créée. Donc tout va bien, quoi.

 

Alors ce que je voudrais, vous comprenez, si ça vous sert à... Moi, dans ce schéma précis, je n'allais pas plus loin, parce que je ne vois pas... Mais, suivant votre travail à vous... En effet, que ce soit la dernière fois, je faisais un appel pour que vous réfléchissiez au thème de la plainte, mais là, il faudrait lier ces productions, par exemple production technique du visage, l'Empire archaïque comme étant producteur d'un type de visage, le visage despotique qui, encore une fois, est le visage vu de face avec ses deux trous noirs au moins et son espèce d'espace de comparaison. Et puis, ou bien que suivant... Que vous voyez aussi bien au niveau de la terre et de la rente de la terre, ou bien au niveau de l'impôt et de la marchandise, si en effet on peut le dire à d'autres époques, si on peut le dire... Je soulevais la question, est-ce qu'on peut dire aussi bien pour les Empires d'Orient que pour les Cités grecques ? Les Cités grecques, ça semble bien vrai, pour tout le monde égéen, que la monnaie a une origine dans l'impôt et pas dans le commerce. Est-ce que c'est vrai aussi, alors des Empires orientaux ? Moi, je crois que c'est vrai, encore une fois, pour une raison très simple qui est que dans tous les Empires archaïques, le commerce est avant tout surcodé, c'est à dire c'est l'Empereur qui en a l'exclusivité, au moins du commerce extérieur. Dès lors, la manière dont, par exemple, je pense au cloisonnement du commerce dans l'Empire chinois, à tout l'effort de l'Empire chinois pour surcoder le commerce, pour l'empêcher d'avoir son autonomie, c'est vraiment, il est objet par rapport à l'Empereur, il est objet d'une appropriation monopolistique. Dès lors, même pour l'Orient, il me semble que la valeur marchande de la monnaie est subordonnée à l'émission de monnaie qui ne se fait qu'en fonction de l'impôt. Il n'y a pas de contrôle du commerce sans ça. Alors, il faudrait voir dans de toutes autres directions. Alors, il y a Eric Alliez qui travaille sur une chose très intéressante et que moi je ne connais pas du tout qui est le mercantilisme, qui donc renvoie à de tout autres régimes, mais est-ce que, dans le cas du mercantilisme, quels rapports on trouverait entre... Le mercantilisme, c'est à la fois une théorie économique et une pratique, surtout une pratique qui a eu beaucoup d'importance en Europe et qui donne un certain rapport, qui instaure un certain rapport commerce / impôt. De quel type ? Et est-ce que ça confirmerait notre analyse ? Tu ne veux pas parler ? Tu n'as pas envie là-dessus ? (réponse inaudible). Mais dans l'inspiration ? Non ? Non, non, comme tu veux, comme tu veux. Je veux dire, si... Parce que c'est très compliqué, vous comprenez, c'est en même temps que le commerce se divise précisément dans son espace comparatif en commerce intérieur et commerce extérieur, mais l'impôt aussi, il se divise en impôt direct et impôt indirect, les deux dualités ne se correspondent évidemment pas du tout. L'impôt indirect, il me semble très intéressant l'impôt indirect parce qu'il permettrait de saisir quelque chose que peut-être l'impôt direct cache. L'impôt direct, il n'est pas constitutif, pas plus que la rente, l'impôt direct, il est un peu du type de la rente, je veux dire qu'il n'entre pas dans la détermination du prix des marchandises. Mais l'impôt indirect, lui, il entre dans la détermination du prix. Alors, je ne dis pas du tout qu'il tienne le secret, l'impôt indirect, mais l'impôt indirect, il nous permet beaucoup mieux de comprendre en quel sens l'impôt est une condition présupposée par le commerce. C'est au niveau de l'impôt indirect que, dans nos sociétés modernes, on pourrait retrouver un lien d'après lequel on pourrait confirmer que la relation commerciale présuppose l'imposition. Ouais... Oui, tu préfères en parler une autre fois. Bien. Bon, vous voyez ? Oui ! (question inaudible)

 

Je comprend ta question. Eh oui, eh oui, eh oui. Là, je le dis, je le dis vraiment sincèrement, parce que je ne suis pas du tout sûr que ce soit moi qui ait raison et je ne suis pas du tout sûr que ce soit toi, donc... Mais le fait est qu'on butte toujours, toi et moi, sur une même différence, c'est à dire, si on traduit ça en reproche, pour plus de commodité, le reproche constant que tu me fais, c'est de ne pas aller assez loin. Tu me dis : il y a quand même quelque chose d'autre, après ce que tu dis, qui doit rendre compte du désir. Et moi, mais je ne me donne vraiment pas raison, c'est comme une espèce de différence irréductible entre nous, puisque chaque fois que tu interviens, j'ai ce même sentiment. Et moi, je te ferais le reproche, inversement, de réintroduire toujours une espèce de transcendance en réclamant quelque chose d'autre, encore, qui rendrait compte de. Parce que pour moi, si tu veux, une fois que j'ai décris un agencement, et si tu m'accordes qu'une description d'agencement, c'est un type de description particulier, mais une fois que j'ai décris un agencement, décrire l'agencement, c'est montrer exactement quel genre de, à la lettre, on a employé ce mot dans d'autres occasions, quel genre de machine abstraite l'agencement effectue. Supposons que je dise : l'agencement visage, ben oui, il effectue la machine abstraite suivante : trou noir – mur blanc, point d'appropriation – espace de comparaison. Une fois que j'ai dis ça, moi, je n'éprouve plus le besoin de rien dire parce qu'il me semble que le désir, il n'est jamais, en quoi que ce soit, derrière l'agencement. Le désir, pour moi, c'est uniquement et exclusivement ce qui met en communication les différentes pièces de l'agencement, c'est à dire, c'est ce qui fait que ça passe dans l'agencement, ou c'est le co-fonctionnement de l'agencement... (coupure)

 

...machine abstraite, mais l'agencement comme effectuation d'une machine, c'est le désir. Dire qu'il faudrait encore quelque chose d'autre qui rende compte, par exemple, du désir du despote une fois que, ou du désir du capital une fois qu'on a décris l'agencement capital ou l'agencement Empire archaïque, pour moi, à la lettre, je veux dire, si vous voulez ça, moi non, moi je n'en suis plus parce que ça me semble réintroduire une espèce de transcendance. (Réponse de l'étudiant inaudible). Je comprend qu'on ne se comprend pas. (Continuation de la réponse de l'étudiant). Pour moi, si. Pour moi, si. Le désir, ça veut dire : ça fonctionne. (Objection de l'étudiant). Pourquoi tu me fais dire ça ? C'est pas du tout le même désir. Non, notre différence, elle n'est pas là. (Continuation de l'objection) Eh ! Ne deviens pas désagréable ! (Rires) Non, tu comprends, moi, je me dis : donc tu réclames un quelque chose de plus. Encore une fois, moi, je reprends ma réaction, il faut que t’arrives à le faire parce que, quand tu réclames et tant que ça reste à l'état de cette proposition : il faudrait quelque chose de plus, moi, je me dis, ce quelque chose de plus, je me dis comme ça, par réaction nerveuse, je me dis : ce quelque chose de plus, ou bien ça va être un simple décalque abstrait de l'agencement, comme un simple redoublement, ou bien ça va être quelque chose qui dépasse l'agencement et qui, à la lettre, est transcendant. Tu me dis : non, c'est pas du tout ça. Alors là, je dis, il faudrait que tu le fasses dans un cas précis. Est-ce que je trahi tes formules mêmes en disant : tu réclames une dimension du désir qui, d'une manière ou d'une autre, se distingue de l'agencement lui-même ? C'est pas ça. (Réponse de l'étudiant). Mais en quoi il s'en distingue ? (Continuation de la réponse). Est-ce que tu veux dire que ces déterminations de désir préexistent à l'agencement ? (Réponse). Alors, c'est ça que... Ça répond à peu près à ce qu'on appelle, nous, machine abstraite. En effet, les agencements effectuent des machines abstraites. Mais, je ne vois pas en quoi c'est un agencement de désir, je veux dire, tu dis tout le temps : agencement de désir que tu distingues donc... (Réponse de l'étudiant) Ah ouais, là, non, visage, c'est un élément, en effet. J'ai donné d'autres éléments : la terre, etc... Ton objection, il me semble, a un tout autre sens, elle ne consiste pas à me dire : tu réduis tout à l'élément visage, parce que ça, ce serait faux, puisque j'ai fait intervenir l'élément monnaie, l'élément terre, l'élément etc... Ma question, exactement, est celle-ci : voilà, voilà une expression qui parfois est employée par les économistes, donc là, on prendrait une expression courante, classique : désir de monnaie. Pour moi, désir de monnaie est une expression qui ne signifie qu'une seule chose, à savoir : définissez l'agencement dans lequel tel type de monnaie est créée ayant telle fonction. Si j'arrive à décrire cet agencement, j'ai dis quel était le désir de monnaie correspondant. Il me semble que toi, tu me dis : non. Non, il faut définir le désir de monnaie d'une autre façon. C'est pas ça, non ? (Réponse de l'étudiant). Eh, la question elle est un peu haute Comtesse. Est-ce que tu distingues ? A t'entendre j'ai l'impression que tu distingues agencement de désir du despote et agencement despotique. (Réponse). Écoute, le pouvoir, là on en serait d'accord, je suppose, tous les deux, quand tu me fais dire, à ton tour, des choses que je ne dis pas, je n'ai jamais défini l'agencement comme étant un agencement de pouvoir, je le défini comme étant un agencement de désir. Dans le cas du despote, ça veut dire quoi ? Ça veut dire : pour qu'il y ait pouvoir du despote, il faut déjà que se soit imposé quoi ? La terre, le travail, la monnaie, le visage etc., c'est pas une liste close. Bon, alors là, on peut. Mais ce qui m'intéresse, c'est pas du tout cet aspect là, ce qui m'intéresse, c'est que précisément la terre, la monnaie, le visage, ne préexistent pas. Donc, il y a une création de la terre, par différence avec les territoires, il y a une création du travail par différence avec l'activité, les activités, il y a une création de la monnaie par différence avec les échanges marginalistes. Lorsque j'ai rapporté ces déterminations à leur création, pour mon compte, j'estime avoir rendu compte de l'opération du désir. Les phénomènes de pouvoir ne font qu'en découler et en découlent, à mon avis, il me semble, secondairement. Donc je ne définis pas du tout l'agencement comme une structure ou comme un dispositif de pouvoir, je le définis comme un agencement de désir. Et, encore une fois, ce qui m'importe dans l'histoire de la terre, c'est que dès que la terre est constituée, elle est source d'une rente. Ça, ça définit aussi bien un intérêt qu'un pouvoir, intérêt et pouvoir du propriétaire. Bon. Mais, dès que la terre est constituée, elle est source d'une rente, mais c'est pas cet intérêt là qui va la rendre possible, l'intérêt suppose qu'il y ait la terre et plus simplement, l'itinérance des territoires. Donc ma question propre à l'agencement du désir, c'est : comment se constitue la terre par différence avec le territoire ? Et là, ça n'est ni l'intérêt, ni un exercice de pouvoir qui va rendre compte de ça. Ce qui va rendre compte de ça, c'est un passage d'un type d'agencement à un autre, c'est toute une organisation qui décolle par rapport au territoire, qui implique une espèce de décollage par rapport au territoire et que j'ai essayé de définir. Alors, une fois qu'il y a de la terre, oui, il y a de la rente. Mais si tu veux, pour moi, ce qu'on pourrait appeler les actes poétiques d'agencement, à savoir des véritables créations, sont par nature toujours premiers par rapport aux déterminations pratiques d'agencement du type intérêt et pouvoir. Alors c'est pour ça que moi, je n'ai aucun besoin de rechercher un... quelque chose en plus, de quelque manière que tu prennes en plus. Est-ce que c'est clair, au moins ? Ouais, c'est pas très clair. Tu voulais dire quelque chose. (Intervention d'un étudiant). Bah, je suis un peu abattu... C'est une grande ambiguïté... Quoi ? Qu'est-ce que tu dis ? (Intervention d'un autre étudiant) Le japonais, il est comme Hume ? Euh... Je ne sais pas... (Rires) Tu veux dire quelque chose, oui ?

 

(Intervention d'une étudiante : ) Je voulais te demander, quand tu dis : cette capture, c'est que, par exemple, quand on naît, on est déjà attrapé, on est déjà dedans, est-ce que cette chose-là qui fait marcher ça, est-ce que tu en parles de la même manière que le désir, qui fait marcher cet agencement ? C'est à dire, est-ce que parce que le désir fait marcher l'agencement, est-ce que c'est quand le désir fait marcher cet agencement que, justement, quand on naît, on est déjà attrapé ? (Deleuze : ) Euh, les deux. C'est bien parce que le désir est complètement immanent de l'agencement, c'est à dire que le désir, ce n'est pas quelque chose qui précède. Il n'y a de désir qu'agencé ou agençant, et c'est pareil, dire qu'il est agencé ou qu'il est agençant, mais je n'ai jamais de désir de quelque chose qui déjà ne serait pas donné. Alors, ça, c'est une chose. Quand je dis, cet appareil de capture, forcément il marche, forcément ça fonctionne puisque on est déjà dedans, ça signifie quoi ? Ça signifie exactement, encore une fois, c'est une capture opérant sur un certain type d'ensemble. C'est pour ça que j'avais besoin de définir l'agencement correspondant comme un agencement d'ensemble et non plus sériel. C'est une capture qui opère sur un certain type d'ensemble, or vous ne pouvez pas définir ces ensembles sans, déjà, qu'y intervienne le mécanisme de capture qui va opérer sur eux. Donc, c'est forcé. Ça signifie simplement que, dans l'agencement, c'est bien le désir qui est la circulation, c'est l'opération de la circulation même, sans lequel il n'y aurait pas d'agencement. (Intervention de l'étudiante : ) Cet agencement particulier, c'est à dire despotique dont tu parlais, bon, quand tu as défini, quand tu as parlé de la terre, tu as dit que c'était un rapport entre la terre et un surcodage de la terre (Deleuze : ) et d'un territoire, et d'un surcodage de territoire (l'étudiante : ) le surcodage, est-ce qu'il n'a pas aussi... Enfin, moi, quand George parle, enfin, c'est ça que j'entends, mais je ne sais pas si il serait d'accord, est-ce que ce surcodage, il n'intervient pas aussi dans la manière dont le désir permet qu'une partie de l'agencement se mette en... (Deleuze : ) Bien sûr que si, dans ce cas. Dans le cas de l'agencement de surcodage, il intervient, bien sûr. Il est strictement partout dans l'agencement. Il est partout. Ce qui m'inquiète plus, c'est, évidemment, là où il y a une grande ambiguïté, c'est quand à ce que tu viens de dire, ce qui me trouble beaucoup, c'est que, dans tous les schémas que je propose, il n'y a jamais aucune référence à quoi que ce soit qui soit de la nature de l'illusion, ou même réalité mentale. Aucune. Alors, quand j'ai employé, à la suite de Dumézil, la notion de capture magique, ça renvoyait pas du tout à un domaine qui serait celui des croyances ou des illusions. Pas du tout. Magique était un mot commode et provisoire pour distinguer ce type de capture d'autres types de capture. On disait, par exemple : oui, il y a une capture de guerre, mais c'est pas du tout la même que la capture d’État. Et voilà que dans les mythologies, que je considère pas plus comme des illusions, on nous parle d'un certain type de nœud. Le lien, ce qui est appelé le lien magique, mais qui a aussi bien son nom dans le droit archaïque romain, on l'a vu, c'est le nexum, qui répond exactement à ça, cet espèce de nœud magique. Alors, pour moi, magique, c'était le mot provisoire puisque je ne pouvais pas encore, à ce moment là, définir la nature de ce lien, c'était un mot uniquement provisoire pour bien signaler que, attention, c'était pas un nœud opérant par la violence de guerre, c'était autre chose et c'était un autre type de lien. Alors, ensuite, on a progressé, mais je dirais aussi bien, à ce moment là, si on veut parler de magie, je dirais que la monnaie, la rente de la terre, la monnaie de l'impôt et le travail sont des déterminations magiques. A ce moment là, je dirais, il y a bien une détermination objective de la magie, c'est lorsque vous définissez une opération sur un ensemble mais que en même temps, vous ne pouvez pas définir l'ensemble sans déjà y avoir mis l'opération. Là, il y a une espèce de nœud qu'on pourra appeler magique, mais en fait, il est parfaitement objectif dans tel agencement. Vous me direz : mais c'est contradictoire, un ensemble tel qu'on ne puisse pas le définir indépendamment de l'opération qui porte sur l'ensemble. Je dirais : non, c'est pas contradictoire, puisqu'il s'agit pas du tout d'une définition universelle, il suffit de définir précisément l'agencement qui rend cela possible. Ouais... Eh ben... Oui ?

 

(Remarque d'un étudiant) Oui, ça, non seulement vous ne vous trompez pas, mais même, vous avez raison. (Rires). Je veux dire, il va de soi que dans la perspective de l'Empire archaïque, n'est pas du tout épuisé l'ensemble des fonctions possibles du visage. Bien plus, l'art correspondant, cet Empire archaïque et l'art qui lui correspond ne créent ou n'agencent, ça revient au même, n'agencent qu'un certain type de visage au point que lorsque vous dites : mais, il y a quand même d'autres fonctions du visage, alors oui, en dehors de cet agencement là, ça, c'est, vous avez complètement raison, et en effet, c'est pas difficile de poser la question : bon, même si ce que nous disons convient pour ce visage de face avec le trou noir et le mur blanc, mais enfin, il y a d'autres types de visage, et d'autres types de visage, ils se définissent par quoi ? Bah, déjà par une figure célèbre, une toute autre figure du visage, c'est des moments où les visages, qui deviennent à ce moment là plusieurs, plusieurs visages se mettent de profil. Plusieurs visages de profil, ça ne répond absolument pas... Euh, j'insiste là-dessus, c'est qu'une méthode comme celle qu'on cherche, d'analyse d'agencements, permet tout de suite d'exclure. Si on me dit : mais qu'est-ce que tu fais de plusieurs visages de profil ? Remarquez, du coup, ça m'intéresse d'autant plus que je me dis tout de suite, des visages de profil peuvent être en situation d'allégeance de l'un par rapport à l'autre. Par exemple, un roi assis et puis un chevalier qui arrive et puis le roi a le visage des deux tiers, le chevalier a le visage à un quart, je sais pas quoi, et l'un fait allégeance à l'autre. Il suffit que je décrive une telle pièce d'agencement pour savoir que c'est pas un agencement despotique. Pourquoi ? Bah, comme ça, parce que ça m'arrange, d'accord. Le visage despotique n'est pas, mais vous sentez bien que les mots sont assez riches, on a déjà distingué, par exemple, on ne confondra surtout pas le despote de l'Empire archaïque avec le tyran de la cité grecque, aucun rapport. On confondra pas le tyran de la cité grecque avec un dictateur actuel, ça, c'est, ou alors on mélange vraiment tout. Ce que j'ai défini comme visage despotique, et là vous avez complètement raison de le dire : d'accord, il s'agit absolument que d'un cas d'agencement, un type de visage, c'est ce visage de face et qui n'a pas d'interlocuteur ou qui n'a pas de répondant décrit, indiqué. Le visage byzantin vous voit de face, c'est vous, c'est vous, spectateur extérieur qui êtes son répondant. Qu'est-ce qui le montre ? C'est que précisément toute la profondeur byzantine est entre ce que vous voyez et vous qui voyez. Lorsqu'au contraire, vous vous trouvez devant un agencement, l'agencement peut être très impérieux, par exemple, bon, il y a le Christ et des apôtres, il y a un roi et des sujets, je veux dire, c'est tout ce que vous voulez, mais c'est pas un agencement despotique, ça. Ça peut être un agencement monarchique, ça peut être un agencement... Ça fait partie en tous cas d'un tout autre domaine. La preuve, c'est que à ce moment là, la profondeur, elle sera intégrée dans le rapport d'un visage avec l'autre. Elle sera plus entre le visage vu de face et vous qui regardez, comme dans une œuvre byzantine, elle sera complètement intégrée dans l’œuvre. On dira pas pour ça que c'est un progrès, on dira que c'est un tout autre agencement. Alors, les cas intéressants, quant à la question que vous posez, c'est, est-ce qu'il n'y aurait pas des cas extraordinairement mixtes, à cheval ? Évidemment, si. Je veux dire, prenons la longue histoire, puisque dans cette histoire du visage, là, que je reprenais, le Christ a eu un rôle fondamental du point de vue pictural, du point de vue plastique. Si vous prenez le visage du Christ, vous avez, d'abord tout dépend à quel moment, mais mettons, même le Christ crucifié, vous avez des Christ presque byzantins, c'est à dire où là le Christ participe encore d'un visage impérial archaïque. Ça, c'est Dieu le père derrière le Christ. Mais le Christ garde toutes sortes d'éléments de, toutes sortes d'éléments byzantins. Puis, là, le Christ, c'est comme une plaque tournante, on voit aussi qu'avec le Christ apparaît un tout autre type de visage et toutes les transitions de l'un à l'autre, à savoir, déjà, le visage du Christ est un peu détourné ou complètement de profil, à la limite et, dès lors, est mis en rapport avec d'autres visages, sans que ça exclu, encore une fois, les rapports d'allégeance, les rapports de commandement, mais ce ne sont plus des rapports despotiques, ça peut être des rapports d'une autre nature. Encore une fois, la question, c'est pas si ça s’adoucit, ça s'adoucit pas, mais, c'est un tout autre type de visage. Là, nous on s'était occupé du visage, je sais pas si Guillaume était là, mais là je le rappelle juste pour mémoire, on avait pris l'exemple d'un tableau qui est très bien commenté par un critique, critique qui s'appelle Jean Paris (?), un tableau d'El Duccio qui montre le Christ et deux apôtres et qui est précisément un tableau charnière, un tableau plaque tournante car l'un des apôtres a encore un visage de tradition byzantine et c'est justement celui qui regarde de face, tandis que le Christ et l'autre apôtre sont dans un rapport déjà de visage de profil, de visage détourné, retourné, se tournant l'un vers l'autre. Ils marquent précisément une toute autre technique de peinture, c'est à dire ils marquent : la profondeur n'est plus entre ce que je vois et moi qui vois, mais la profondeur est intégrée dans les éléments picturaux du tableau. Or, là, c'est dans le même tableau que vous avez un élément qui fait un clin d'œil à la tradition byzantine et un autre élément qui fait un clin d’œil au futur de la peinture qui se prépare, à savoir de l'intégration de la profondeur et de la nouvelle perspective. Donc, ça, tout à fait, je suis tout à fait de votre avis.

 

Bien. Eh bah alors, donc, on continue. Quelle heure est-il ? (réponse) Midi moins dix. (Deleuze) Midi moins dix ? Quoi ? Oui ? (question d'un étudiant) (Deleuze) Ouais... Pardon de dire encore que pour moi, ce problème ne se pose absolument pas, parce qu'il faudrait savoir ce que veut dire : « pour lui ». Ou bien tu emploies « pour lui » en un sens très très indéterminé et à ce moment là, ça reste trop vague, ou bien tu veux vraiment dire : « pour sa propre personne ». Or, il n'y a pas de personne despote. Despote désigne uniquement une fonction publique. Donc, dire : le despote chercherait, cherche-t-il le pouvoir pour lui ? Ça me paraît, à la limite, « pour lui » est un mot vide dans un tel agencement. Il n'y a pas de « pour lui ». La question sur laquelle on bute maintenant, c'est, en effet, quand est-ce que va naître une catégorie du type « pour soi » ? Quand est-ce que naît cette catégorie du « pour soi » qui implique évidemment une sphère du privé ? Comme le despote est une fonction publique, comme il règne sur des communautés qui n'existent que collectivement, il n'y a absolument pas de « pour soi », il n'y a pas de sphère du privé, c'est un agencement qui exclu toute sphère du privé. Alors, je dis, à ce niveau, despote renvoie exclusivement à une sorte de, Marx et même Hengels le disent très bien dans leur texte sur l'Empire asiatique, c'est pas du tout une personne qui prend le pouvoir, c'est bien plutôt du type, si j'essaye de tout résumer : vous ne pouvez pas définir, par exemple, la fonction terre dans sa différence avec la fonction territoire sans que comme corrélat de la terre, il y ait une fonction despotique. Mais, c'est pas une personne, c'est une fonction. Alors, il n'a pas du tout de « pour soi ». Pas plus que le fonctionnaire n'a de « pour soi ». D'où, quand je dis : tout est public, je veux dire, les communautés possèdent en collectivité le sol, la terre. Le despote est le propriétaire éminent, mais pas « pour soi », c'est-à-dire que c'est sa fonction même qui défini l'unité transcendante des territoires simultanément considérés. Chaque territoire est occupé, mettons, par une commune qui en a la possession collective. Le despote n'est absolument pas différent, n'est absolument pas une personne distincte de la fonction suivante : l'unité des territoires qui constituent la terre. C'est pas une personne du tout, il n'a pas de « pour soi », donc il ne cherche pas « pour soi » ou pas « pour soi » le pouvoir. D'abord, le pouvoir, j'en ai jamais parlé du pouvoir, c'est pas du tout, les agencements que j'essaye de décrire, c'est absolument pas des dispositifs de pouvoir. Le pouvoir en découle, toujours et secondairement, mais c'est tel type de pouvoir. Les fonctionnaires, de leur côté, comme représentants du despote soit au niveau de la terre, soit au niveau de la monnaie, soit au niveau du travail, entrepreneurs, banquiers, propriétaires, sont pas propriétaires pour « eux-mêmes », ils sont uniquement propriétaires de fonction. C'est en tant qu'ils sont fonctionnaires du despote qu'ils ont le bénéfice de tel sol ou plutôt du revenu de tel sol travaillé par les communautés, possédé par les communautés. Donc, c'est comme une espèce de propriété publique à trois étages : possession communale des territoires, propriété éminente du despote, propriété déléguée des fonctionnaires. Mais, à aucun moment il n'y a le moindre propriétaire privé dont vous pourriez dire : c'est un « pour soi ». Est-ce que les fonctionnaires sont les yeux du despote ? Oui, c'est la multiplication des yeux, oui, comme dans le parchemin éthiopien, on commence par deux yeux, et puis ça essaime. Alors, vous avez des trucs avec quatre yeux, huit yeux, douze yeux, etc. puis, ça essaime partout.

(Question d'un étudiant) Visage-paysage, oui, c'est du même type que, ça fait partie de ces corrélations, de ces changements d'agencement, enfin de ces, non, de ces... Euh, si on admet que, en effet, il peut très bien y avoir une tête et même une tête humaine qui ne soit pas constituée sur le mode du visage, de la même manière il y a des milieux et même des milieux humains qui ne constituent pas forcément des paysages. Alors, c'est peut-être dans le même agencement que les têtes sont érigées en visages et les milieux érigés en paysages et, en effet, c'est évident que la transformation des milieux en paysages implique précisément ce qu'on appellera un aménagement, un aménagement du territoire. En ce sens, on pourrait dire que la première transformation des milieux en paysages, elle se fait avec les travaux publics, il n'y a pas de paysage s'il n'y a pas de travaux publics, c'est le travail public qui constitue les milieux en paysages. Donc là, on voit très bien que ça peut être de la même façon que le système corps-tête se transforme ou produit du visage en entrant dans un nouvel agencement et c'est en même temps que les milieux produisent du paysage sous l'action des travaux publics. Si tu veux, à la limite, oui, la naissance du paysage, c'est quand on construit des pyramides dans le désert, tout un aménagement du désert qui va transformer le désert de milieu en paysage. Actuellement, la transformation des milieux en paysages, elle est achevée depuis longtemps. Elle continue, elle se recréée perpétuellement. Vous voyez ? Mais je crois pas qu'on puisse définir, en ce sens qu'il y a une corrélation évidente entre visage et paysage. Ça appartient au même agencement.

 

(Question d'un étudiant) Ah certainement pas ! Oui, oui, oui, oui, mais, vous comprenez, alors, soit l'exemple de Kafka, je dis bien que dans une analyse fondée sur les agencements, les choses sont extrêmement compliquées parce que c'est évident que dans la réalité concrète tout se mêle. Vous avez des agencements qui sont les agencements concrets qui sont toujours mixtes. Simplement, ils ont des dominantes. Dans le thème de Kafka, par exemple dans les thèmes de Kafka, on voit très bien où sont les mixtes. Justement, si Kafka est tellement moderne, c'est parce qu'il se réfère à d'autres agencements, il se réfère à des agencements actuels, il se réfère pas à des agencements aussi archaïques que ceux dont on parle pour le moment. Mais quand même, si. Je prend un exemple bien connu, c'est la muraille de Chine. La muraille de Chine décrit typiquement, la construction de la muraille de Chine dans les conditions supposées d'un Empire archaïque. Or, sa réponse à un schéma kafkaïen que vous retrouvez très souvent, c'est le schéma de la pyramide ou de la tour. Vous vous rappelez, dans la muraille de Chine, il y a la construction d'une tour au centre, tour qui ne sera jamais achevée, qui est très, très bizarre. Je dirais, ce schéma de la tour, de la pyramide entourée par une muraille, c'est très précisément le modèle impérial archaïque. Mais qu'est-ce que Kafka ne cesse pas, il ne le dit pas, évidemment, il a trop d'art, c'est pas son travail de le dire, il ne cesse pas de montrer que ce modèle fonctionne si peu que d'une part, si je prend à la lettre les textes de Kafka, tantôt il nous dit : ce modèle n'a jamais été achevé et restera toujours inachevé parce qu'on est passé à autre chose. A quoi ? Il va le dire. Ou bien il dit : c'est vrai, ça existe, mais seulement si on ne regarde que de loin, parce que dès qu'on se rapproche, on s'aperçoit que c'est un tout autre agencement. Alors, premier thème de Kafka : oui, ça existe, mais ça n'a jamais été achevé, ça a été remplacé par autre chose, c'est la muraille de Chine. En effet, les nomades sont venus, etc., etc. Par où sont-ils venus ? Ils sont déjà là avant qu'on ait compris quoi que ce soit, l'empereur de Chine n'est plus le despote puisqu'il en est réduit à se cacher derrière ses persiennes et ses rideaux pendant que sur la place de la ville, il y a les nomades qui campent et leurs chevaux carnivores qui mangent la viande. C'est beau ça. Voilà, ça, c'est une première note de Kafka. Deuxième note de Kafka : ça n'est vrai que de loin, vous voyez bien que les deux se... Ça n'est vrai que de loin, pourquoi ? Là, c'est le grand exemple du château. De loin, K voit le château et le château répond absolument, de loin, au modèle impérial archaïque : grande tour, espèce de pyramide, bureaucratie céleste, fonctionnaire du despote, etc. Mais plus K se rapproche, et en fait, il ne peut pas se rapprocher, alors ça devient encore plus compliqué que ça, plus il s'aperçoit que ce qu'il a pris de loin pour un château ou pour une espèce de clocher ou pour une tour est en fait un ensemble de petites masures raccordées les unes aux autres en longueur. Le texte est formidable, cette espèce de transformation optique du château en une espèce de, un ensemble de bicoques d'autant plus inquiétantes. Bon, alors ne tombons pas dans le « qu'est-ce que ça veut dire ? », mais enfin, par commodité, disons qu'est-ce que ça veut dire. C'est que, comprenez, on est déjà dans un tout autre agencement. Kafa s'est simplement installé à la charnière des deux. Ça n'est plus l'agencement tour-pyramide, c'est l'agencement, cette fois-ci, couloir, couloir infini en longueur et non plus tour transcendante en hauteur. Et quand Kafka, mais vous savez qu'il était un bureaucrate spécialisé, un grand bureaucrate, vous savez qu'il avait eu des fonctions bureaucratiques importantes, Kafka n'a jamais cessé de s'interroger, c'est pas du symbolisme, il n'a jamais fait de symbolisme, il s'interroge sur les conditions modernes de la bureaucratie. Je dis pas que son œuvre tient, se réduit à ça, mais ça a été un des sujets de la réflexion politique de Kafka les plus aigus. Bah, qu'est-ce qu'il nous dit ? Il est le premier à ma connaissance et bien avant les sociologues spécialistes de la bureaucratie, il est le premier à dégager les formes actuelles de ce qu'on pourrait appeler la néo-bureaucratie. Et la néo-bureaucratie, c'est pas du tout une bureaucratie pyramidale, c'est une bureaucratie de couloirs, c'est une bureaucratie de segments, une enfilade de bureaux. Dans le château, vous avez l'admirable personnage, Barnabé, dont le rêve est de devenir messager, au dernier rang de la bureaucratie, un tout petit poste. Et il va de bureau en bureau en bureau en bureau, sur une ligne droite, en longueur, et il raconte son passage etc. Le même coup que pour le château, vous l'avez dans l'Amérique, dans un texte extraordinaire où Kafka décrit, mais alors il faut un art pour arriver à cette description, où, si vous voulez, à mesure que la description avance, notre œil de lecteur est comme dans un kaléidoscope, c'est la scène qui change et pourtant, c'est la même scène. Il décrit le château, euh pas le château, il décrit une maison qui est la maison de son oncle, la maison de l'oncle du héros et là aussi, au début on croit que c'est une espèce de maison pyramidale et tout se passe comme si à mesure que le texte se fait, tout se passe comme si la maison pyramidale se couchait, devient une espèce de couloir qui enfile les pièces. Tout change. C'est, je dirais, le passage de l'ancienne bureaucratie impériale archaïque à la néo-bureaucratie, à la bureaucratie moderne. Or, c'est ça qui m'avait frappé pour Kafka.

 

Si vous voulez, pourquoi est-ce qu'un type de cinéma comme Orson Wells a eu tellement, tellement le sens de Kafka. Je, ça ne marche qu'avec des rencontres, ça. C'est pas parce que Orson Wells a mieux lu que d'autres Kafka, c'est pas parce qu'il lit mieux, ce serait trop bête, c'est pas ça. Ça, lire mieux, c'est une question de talent, c'est pas une question de... Mais, qu'est-ce qui explique la rencontre, la rencontre Orson Wells / Kafka ? Pas compliqué. Supposons, j'en sais rien, que Orson Wells n'ait lu Kafka que tardivement. Comment il marche Orson Wells ? Très bizarre. Que ce soit des fantasmes ou pas, qu'est-ce que c'était ses trucs à lui ? Ses trucs à lui, c'est pas compliqué, il avait comme deux directions dynamiques qu'il a placé dans tous ses films, mais avec toutes les formules de variation que vous voulez, il avait deux grands thèmes, c'est à dire qu'il doit vivre éperdument. Ses deux grands thèmes c'est quoi ? Et techniquement, au cinéma, évidemment, ça donne autre chose qu'en écriture. Et, à chacun, vous pouvez assigner des techniques de prise de vue, des techniques vraiment d'optique. Il avait comme premier grand thème l'espace, l'espace en hauteur, alors qui peut se faire... oui, l'espace qui fuit en hauteur et son autre grand thème, c'est une ligne de fuite longitudinale. L'espace dominant, si vous voulez, en schématisant beaucoup, l'espace dominant des impérialismes et la ligne de fuite longitudinale. Si je prend des films quelconques... quelconques, pas quelconques par la qualité, mais des films comme ça au hasard, c'est évident que dès ses premiers films, ces deux espaces ou ces deux éléments spatiaux entrent dans des combinaisons incroyables. Je veux dire, la beauté de ce qu'il en tire, de ces deux grands axes d'espace, c'est... c'est fantastique. Si je prend un film qui n'est pas d'Orson Wells, le fameux « troisième homme », en quoi on voit qu'il ne s'est pas contenté de jouer mais qu'il a inspiré dans le film, qu'il a inspiré les images, c'est signé Wells ? C'est pas compliqué, c'est l'extraordinaire vie et habilité, c'est pas du copiage, donc il a fallu qu'il s'en mêle, avec lequel vous trouvez combiné les images des grands hôtels viennois tout en hauteur avec escalier en spiral ou bien la grande roue du troisième homme si vous vous rappelez qui défini alors un espace, alors en fait un espace de la domination impériale, parce que c'est là que Orson Wells pense à un moment à liquider son copain en le jetant du haut de la grande roue. Donc, ces espaces, tout de hauteur et de domination et puis l'espace des égouts qui affleurent la terre et qui va définir une ligne de fuite longitudinale du héros du « troisième homme ». Si je prend « La dame de Shanghai » pensez à la valeur contrastée, je veux dire, qu'est-ce que c'est le lyrisme, les valeurs lyriques dans l'image de cinéma ? Vous retrouvez tout le thème, par exemple, euh, je l'ai pas vu depuis longtemps donc... Il y a tout le thème de l'espace des hauteurs, par exemple Rita Hayworth qui plonge tout à fait en haut d'un rocher, le plongeon, ça renvoie tout à fait à la grande roue du « troisième homme ». Et puis, vous avez l'espace longitudinal, il y a une image d'une beauté dans « La dame de Shanghai » où je ne sais plus qui court, il y a une plage où il y a des espèces de cabines ou de motels qui donnent sur une allée en bois. Il y a tous les gens qui sortent de leurs niches, de leurs petites maisons, qui se réunissent pendant que quelque chose se passe dans l'allée longitudinale et ça fait une espèce de mouvement de fuite. Dans « Le procès », la manière dont il a joué de cet espace, par exemple si vous vous rappelez la scène des petites filles qui courent et du peintre, le type au ( ? 1:39:20) et les petites filles perverses, la manière dont elles courent dans une espèce d'espace qui est formé par une sorte de caisse, c'est une espèce de caisse à jouer (?) très longue, et elles courent en ricanant, en riant et c'est une espèce de fuite, de mouvement très, très rapide, très beau. Et, inversement, il y a tout l'espace du tribunal qui est très ambiguë puisque vu de loin aussi, ça paraît un espace des hauteurs, mais dès qu'on s'en approche, on s'aperçoit que c'est rien, c'est comme des pièces enfilées les unes aux autres. Alors vous avez, et là, ça introduit ce que je voudrait qu'on commence à faire aujourd'hui, ça introduit cet espèce de passage d'une bureaucratie...

 

Lorsque un des grands spécialistes de la Chine, de la Chine archaïque, à savoir Balazs, intitule son livre « La bureaucratie céleste », ça veut dire quelque chose. Ça veut dire, c'est la formule de la bureaucratie des Empires archaïques. Et cette bureaucratie archaïque, à mon avis, c'est facile d'en rendre compte avec les catégories qu'on a essayé de dégager. C'est cette bureaucratie des hauteurs, c'est la construction d'une pyramide, pyramide dont le sommet serait, si vous voulez, la fonction despotique, la base ce serait les communautés occupant les différents territoires, voyez que le sommet surcode la base, c'est à dire l'ensemble des territoires comparés, et les faces de la pyramide seraient les différents aspects du fonctionnariat. Dans notre cas, ce serait plutôt un trièdre en somme, on pourrait toujours trouver un quatrième, un cinquième, une sixième face... Alors, là, ça irait bien. Aujourd'hui, ça va de soi que notre bureaucratie, elle a bien gardé quelque chose de ce passé. Par exemple me réjouit beaucoup que au moment du début de la révolution soviétique, lorsque les futuristes se sont lancé dans de grands projets, vraiment bureaucratiques, à savoir les plans, des plans pour... des plans architecturaux pour le comité central, pour ceci, cela, ils ont repris, quitte à... ça empêchait pas que c'était très, très créateur, ce qu'ils faisaient, ils ont repris le grand modèle de la tour, en y introduisant... et à ce moment là ont fleuri les projets de tours. Mais on peut penser que, en même temps, d'autres éléments bureaucratiques développaient leurs germes et impliquaient un tout autre espace. Et bien plus, si je reviens au « Château », pour en finir, de Kafka, peut être est-ce que vous vous rappelez que non seulement, le château n'est qu'un château qu'en apparence et vu de loin, dès qu'on s'approche, il ressemble plutôt à une série de masures. Mais, si vous vous rappelez bien plus les fonctionnaires du château n'exercent pas leur activité, semble-t-il, pour autant qu'on sache, n'exercent pas leur activité dans le château lui-même, mais vont dans un hôtel, et les fonctionnaires à l'hôtel, l'hôtel alors, de près ou de loin, n'est plus du tout un château, c'est une enfilade de chambres minables, et c'est là que les vraies affaires se font. En d'autres termes, l'hôtel en longueur a remplacé le château en hauteur, ce qui veut dire, au plus simple si vous voulez, il y a bien une nouvelle bureaucratie qui passe par la contiguïté des bureaux. La contiguïté des bureaux en longueur et qui n'est plus la bureaucratie céleste, qui est une bureaucratie d'un tout autre type. Alors, malgré tout, c'est formidable, c'est... Ça empêche pas que, tout ce que vous voulez... Tous les mélanges peuvent se faire. Si vous prenez un immense ensemble architectural aujourd'hui, moderne, par exemple en Amérique, vous pouvez avoir très bien le PDG en haut de la tour. Ah, c'est aaah... A ce moment là, il assume la vieille fonction de l'Empereur despotique. Kafka, une de ses plaisanteries, j'espère qu'il ne le faisait pas tous les jours, parce que ça aurait été monotone, c'est, il travaillait, n'est-ce pas, dans une espèce de grand centre d'assurances sociales de l'Empire autrichien, à Prague. Quand il entrait sous le porche, il faisait le signe de croix, lui qui était juif, il faisait le signe de croix et il se mettait à genoux, pour bien montrer que c'était ça le Temple de... Il devait être mal vu, ça devait diminuer sa note, mais bon, ça c'est l'appel à la bureaucratie céleste. Mais en même temps, les centres de pouvoir, les pouvoirs tels qu'ils sont essaimés... Les pouvoirs, pour moi, ils sont par nature essaimés dans des agencements. Ils exigent jamais... Ils sont vraiment des déterminations tout à fait secondaires. Dans un agencement de bureaucratie moderne, les centres de pouvoir, ils sont beaucoup plus dans le rapport d'un bureau au bureau contiguë que dans le rapport hiérarchique en hauteur et là ou Kafka a été vraiment, une fois de plus, a tout compris en avance, c'est que lorsque les sociologues modernes s'occupent des bureaucraties, notamment, il y a beaucoup d'américains qui travaillent sur la bureaucratie, ils montrent très bien ça, comment les rapports de contiguïté de bureau mettent en question, bien entendu, tout ça, ça se retrouve, c'est pour la même cause, mais au besoin mettent en question, c'est comme un double quadrillage, les ordres, les ordres hiérarchiques qui vont du plus haut au plus bas, il y a tout un rapport des bureaux contiguë les uns avec les autres qui au besoin, vont impliquer non pas une force de résistance ou d'inertie par rapport aux ordres venus d'en haut... (coupure)

 

… décolage d'un bureau par rapport à l'autre où l'ordre est transformé en longueur, ou l'ordre qui... Non seulement, il y a la transformation de l'ordre suivant l'échelle hiérarchique de haut en bas, mais il y a les modulations, les modifications quand on passe d'un bureau à un autre, si bien qu'un dossier, vous devez considérer le double chemin, chemin céleste, circuit céleste de la bureaucratie impériale archaïque de haut en bas et chemin longitudinal d'un bureau à l'autre. C'est pas la même bureaucratie. Et pourtant, ça peut être les mêmes gens qui participent aux deux. Mais, vous comprenez, on est à la frontière de deux agencements différents. Alors, c'est là-dessus que, presque, on enchaînait. Si vous m'accordez, quels que soient vos accords ou désaccords...

 

Quelle heure il est ? (réponse) midi vingt. (Deleuze) Midi vingt, alors on va terminer bientôt. Si vous m'accordez cette description de l'agencement impérial despotique. Pour une fois, vous m'accordez, même si j'ai pas dit grand chose encore jusque là, c'est pas du tout la même chose que le tyran d'une Citée, c'est pas du tout la même chose que le dictateur d'un État moderne, aucun rapport. Encore une fois, on a défini le despote comme étant exclusivement une fonction publique dans les conditions de cet agencement Empire archaïque, et on a essayé de décrire cet agencement. Bon, encore une fois, je résume tout sous forme négative en disant, mais là-dedans, il n'y a ni pour soi, ni détermination privée. Alors on bute, on peut le traduire sous forme, sous une forme presque évolutionniste mais on retire ce qu'il y a d'évolutionniste là-dedans. On bute sur la question : mais alors, d'où ça peut venir, le pour soi de la propriété privée qui va être fondamental dans tout l'appareil d’État ? On a commencé par décrire un agencement appareil d’État qui ne comporte aucune détermination de la propriété privée, toute propriété y est publique. En effet, possession communale des territoires, propriété despotique du sol, délégation de propriété aux fonctionnaires, il n'y a absolument aucun propriétaire privé là-dedans. Le fonctionnaire ne jouit des revenus ou d'une tenure qu'en tant que fonctionnaire, c'est à dire par la fonction qu'il assume, mais pas en tant que personne. Donc, ça devient un vrai problème, d'où ça peut venir la propriété privée ? Eh bien, si vous voulez, pour bien... pour procéder par ordre, je dirais : on a, en principe, on est arrivé à définir en très gros un agencement appareil d’État sous les espèces de l'Empire archaïque. Tout ce qu'on va découvrir ensuite va montrer comme des variétés de l'appareil d’État. Est-ce que ces variétés sont ou seront évolutives ? On laisse la question pour le moment. Sans doute, pour plus de commodités, on va faire comme si elles étaient évolutives. C'est plus commode pour s'exprimer, mais je réserve complètement la question de savoir si il y a eu une évolution historique ou bien si c'est autre chose qu'une évolution. Et, la question, c'est d'où peut venir la propriété privée ? Une fois dit : on a comme point de repère, c'est que nos États, et aussi loin que remonte notre mémoire, puisqu'on n'a pas la mémoire des Empires archaïques, aussi loin que remonte notre mémoire, bah les États fonctionnent dans un type d'agencement qui opère un mixte du public et du privé. Donc, d'où vient la sphère du pour soi dans les États ? D'où vient la sphère de la propriété privée dans les États ? Et c'est la question que je vous posais la dernière fois. Et, on a beau tout retourner, on voit pas. Si je résume l'ensemble, qui peut avoir à la fois l'intérêt à la propriété privée, je dis bien intérêt, ou trouver un pouvoir dans la propriété privée, une fois dit que le désir de la propriété privée, ça va être trop de choses puisque le désir de propriété privée ne fait qu'un avec l'émergence de la propriété privée dans un nouveau type d'agencement, le type d'agencement à la recherche duquel nous sommes ? Mais personne, personne à première vue. Je dis, le despote, tout son intérêt, une fois que l'agencement impérial existe, tout son intérêt, c'est de continuer dans cet agencement. Le fonctionnaire, là, c'est encore plus net, le fonctionnaire, il reçoit des revenus de la terre qui lui est concédée. Cette terre, elle est exploitée par les communautés. Les communautés donnent au fonctionnaire une rente en nature et en travail. C'est évident que le fonctionnaire, en tant que fonctionnaire, n'a aucun intérêt à transformer un tel régime puisque, bien plus, ce régime, c'est la base de son existence en tant que fonctionnaire. Ce serait un suicide. Comme dit l'auteur que je citais, spécialiste de l'Empire chinois, comme dit Tokeï : on conçoit que des fonctionnaires soient devenus de petits despotes, c'est à dire aient fait des despotismes séparés, autonomes, mais absolument pas qu'ils deviennent des propriétaires privés. C'est comme si on les invitait à renverser la base même de leur existence sociale. Donc ni le despote, ni le fonctionnaire, ni le membre de la communauté qui, en tant que membre de la communauté a la possession du territoire, mais absolument personne, dans un tel système, n'a intérêt à la propriété privée. D'où ça peut venir ? Alors, c'est là que je disais cet article ou ce texte de Tokeï me paraît très bon, parce que ça répond, je l'avais dit la dernière fois, et bien, il nous dit quelque chose de très curieux, il me semble. Il dit : ben vous comprenez, c'est pas difficile, il faut trouver, c'est presque là un point de méthode très important, c'est que c'est très, très bien fait... Il dit : il faudrait trouver quelqu'un, un personnage social qui, à la fois, fasse parti de l'Empire archaïque et ne soit pas compris, un inclus exclu. Des exclus à l'état pur, ça, c'est pas difficile, c'est le proscrit. Mais quelqu'un qui, à la fois, soit pris dans l'Empire archaïque et pourtant ne soit pas compris dans cet Empire, qu'est-ce que ça peut être ? Ça n'est ni le despote, ni le fonctionnaire, ni le membre d'une commune, ni même l'esclave. Car l'esclave, c'est comme tout, dans l'Empire archaïque, c'est ce que Marx nommait non pas l'esclavage privé, mais nommait par opposition l'esclavage généralisé. Et l'esclavage généralisé, c'est simplement le fait que des communes en tant que communes, que les communes paysannes en tant que communes avaient des esclaves ou bien le fait qu'il y avait des esclaves délégués aux fonctionnaires, c'est à dire des esclaves de fonction, attachés à telle fonction. Donc là encore, c'est de l'esclavage public, c'est absolument pas l'esclavage privé de la Cité antique. C'est pour ça que nous parlons d'Empire archaïque par différence, entre autre, avec la Cité antique. Alors qui ? Qui a intérêt ? Ça suffira pas à expliquer la naissance de la propriété privée, mais si on arrive à montrer qu'il y a bien un type de personnage collectif qui est à la fois pris dans l'Empire archaïque et pas compris dans l'Empire, on aura comme une hypothèse possible. Et la réponse que je trouve très belle de Tokeï, c'est : ben oui, c'est l'esclave, mais l'esclave affranchi. C'est l'esclave affranchi. Qu'est-ce qu'il veut dire ? C'est l'esclave affranchi qui surgit comme... qui est un produit de l'Empire archaïque, mais il est produit dans l'Empire archaïque et il n'est pas compris. Il n'a plus de statut. Il est produit dans l'Empire archaïque comme hors statut. Si j'osais dire, je dirais : il est produit dans le surcodage, mais comme décodé. L'esclave affranchi, c'est terrible, il n'a plus aucun statut et dit Tokeï, c'est pour ça que la dernière fois, j'avais enchaîné sur le problème de la plainte et de l’élégie : c'est lui qui lance sa plainte. Et l'élégie chinoise commence avec ce mouvement collectif des esclaves affranchis. Bon. Poussons l'hypothèse Tokeï, poussons l'hypothèse. Il dit : est-ce par hasard que c'est l'esclave affranchi qui deviendra propriétaire privé ? Et non seulement il deviendra propriétaire privé, mais il deviendra maître dans le double domaine du commerce et de l'artisanat, si vous préférez, de la monnaie marchande et de l'entreprise. Propriété privée, entreprise privée, bien plus, c'est l'esclave affranchi qui, en Chine, apportera les premiers germes de l'esclavage privé, c'est à dire, il aura le droit de s'attacher des esclaves à titre privé, notamment pour le travail métallurgique, pour le travail des mines. Bon. C'est très curieux cette histoire. Ça doit nous faire penser à quelque chose. Et là, c'est pas par hasard, évidemment, que Tokeï est marxiste. Parce que dans Marx, il y a une remarque que j'invente pas et qu'il... il n'est pas spécialiste de l'Histoire romaine, Marx, et qu'il tire des historiens de l'Histoire romaine du XIXème siècle. C'est l'histoire suivante : on nous dit que la plèbe romaine a une longue histoire et que notamment la plèbe a été un facteur essentiel de la disparition de la vieille royauté étrusque qui était tout à fait, la vieille royauté étrusque, était tout à fait du modèle et sur le type de l'Empire archaïque. Bah la plèbe aurait été un facteur essentiel dans la destruction de la vieille royauté au profit de la République. Or, comment est-ce que le plébéien se distingue du patricien dans la Rome archaïque ? Il se distingue comme ceci : le patricien, c'est un membre de lignage ou de communauté, il forme le peuple romain, populus romanus. Le peuple romain, c'est surtout pas le plébéien, c'est les patriciens. Et comment il se défini ? Il a le droit d'exploiter le domaine public que les latins nomment : ager publicus. Le patricien, c'est le membre du lignage ou de la communauté qui a le droit d'exploiter l'ager publicus, vous voyez ? Il n'y a pas du tout de propriété privée. Pas du tout. Au point que ce serait une contre-sens fondamental de dire : les patriciens, c'était des riches qui avaient la propriété privée, l'Histoire est passée par de tout autres chemins. Ils ont le droit d'exploiter l'ager publicus qui reste la propriété soit de la communauté, soit la propriété du Roi, la propriété éminente du Roi tout ce que vous voulez. C'est un schéma de modèle. C'est un schéma d'Empire archaïque. Ou communauté itinérante à la rigueur, c'est un mélange des deux. Le plébéien, d'abord, qui c'est ? Tout les historiens là sont d'accord pour dire que tout ou partie, au moins en partie, les plébéiens sont des esclaves affranchis. Pas seulement, c'est aussi des étrangers conquis, dont le territoire a été conquis, c'est aussi des gens qui sont venus, des migrants, etc., mais tout le monde dit que les plébéiens sont en partie des esclaves affranchis. Or, en tant qu'esclaves affranchis, ils sont exclus de tous les droits publics. Exclus de tous les droits publics, c'est essentiel, ça. On retrouve exactement, l'esclave affranchi chinois et le plébéien romain. Là, il y a une grande identité de statut. Ils sont exclus de tous les droits publics moyennant quoi ? Eux, et eux seuls ont le pouvoir, comme on dit en droit romain, d'assigner la propriété de l'ager publicus. Ils assignent la propriété de l'ager publicus dans la mesure où ils sont exclu de la propriété publique, c'est à dire dans la mesure où ils n'ont pas le droit d'exploiter l'ager publicus comme les patriciens. Qu'est-ce que ça veut dire : ils assignent la propriété de l'ager publicus ? Ça veut dire : ils reçoivent en compensation une parcelle de l'ager publicus en droit, c'est pas forcément de l'ager publicus existant, on leur consent une part non encore exploitée, par exemple une terre, dont ils sont propriétaires privés. Et on retrouve la même figure que pour l'esclave affranchi chinois, quelle que soit la différence des contextes, à savoir, c'est le plébéien qui a la possibilité juridique de devenir propriétaire privé d'une parcelle, qui a la possibilité juridique de s'occuper de commerce et de s'occuper d'entreprise, notamment métallurgique. Si vous boulez, c'est au niveau de l'esclave affranchi ou du plébéien que se fait la triple privatisation. Vous me direz, je précise pour qu'il n'y ait vraiment pas d'erreur à ce niveau, vous me direz, mais esclave affranchi, ça suppose déjà des esclaves et les esclaves étaient propriétés privés. Je vous rappelle que non. Esclave affranchi suppose des esclaves publics, esclaves de communautés ou esclaves de fonctionnaires qui sont affranchis à l'issu d'un long processus et qui se trouvent hors statut, qui avaient un statut tant qu'ils étaient esclaves, un statut public, mais qui se trouvent hors statut. Et ce sont ces affranchis là qui vont devenir à la fois propriétaires privés, petits propriétaires privés de parcelles, petits entrepreneurs, petits commerçants, presque hors des mailles ou sous les mailles du surcodage impérial. En d'autres termes, c'est eux qui vont faire couler des flux d'appropriation privée par différence avec le pôle archaïque de l'appropriation publique. Alors que ce soit l'affranchi chinois, que ce soit le plébéien romain, que à ce moment là, il y ait un germe qui va travailler les États, les États archaïques, à savoir une espèce de phénomène qui à la fois pousse du dedans et échappe au surcodage impérial. Et on voit très bien... Vous allez me dire, mais c'est quand même bizarre cet espèce d'accident où c'est l'Empire lui-même qui produit. C'est ce personnage si bizarre, en effet, et qui dans toute l'Histoire est évidemment plaintif, à savoir, il est à la fois dans l'Empire, mais il est produit dans l'Empire comme exclu par le surcodage d'Empire. Il n'a pas de statut. Et c'est à ce niveau que commencent à se dessiner des privatisations dont ensuite l'Histoire va précipiter le cours, va précipiter l'allure. Alors, en effet, il faudrait dire que c'est pas étonnant, parce que si vous reprenez les deux agencements dont on avait parlé. Premier agencement code/territoire, agencement d'itinérance. Deuxième agencement, surcodage/terre, agencement d'Empire archaïque. Est-ce qu'on ne pourrait pas dire ceci que le surcodage impérial entraîne nécessairement, c'est une hypothèse comme ça, entraîne nécessairement comme par contre-coup, comme corrélat, un certain décodage des flux. En même temps qu'il surcode les flux, se fait comme en contre-coup, une espèce de décodage. Tant qu'on marchait avec un agencement du type code/territoire, les flux territoriaux étaient relativement codés, avaient une souplesse relative. S'introduit un appareil de surcodage impérial qui va surcoder tous ces codes et surcoder tous ces territoires en les transformant en terre. Du coup, ces flux maintenant surcodés, une partie ou certains éléments d'entre eux tendent à s'échapper. Et lorsque la terre est surcodée sous forme de l'appropriation publique, en même temps, le flux de terre tend partiellement à se décoder. Quand l'activité est surcodée sous forme de travaux publics, un flux de travail tend à se décoder. Quand la monnaie est surcodée et donc créée sous forme d'impôts, un flux monétaire tend à se décoder. Et ce sont ces flux décodés qui vont constituer le flux de la propriété privée, le flux de l'entreprise privée, le flux du commerce privé. Or, ça resterait tout à fait inintelligible si on ne pouvait pas assigner un type de personnage collectif qui est précisément à la charnière de ce surcodage et de ce décodage des flux. Si vous voulez, quand on surcode des flux, il faut se rappeler toujours que décodage, ça ne veut pas dire un flux dont le code est compris, ça veut dire au contraire un flux décodé, c'est un flux qui n'est plus compris dans son propre code, qui n'est plus contenu dans son propre code, qui échappe à son propre code. En effet, on peut assigner dans l'Empire archaïque le point où les flux surcodés tendent par compensation à se décoder et ce point, c'est ce point de la plèbe ou de l'esclave affranchi. Voilà, bon, c'est fini.

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M
C'est fort intéressant mais je chercherais une version "bien écrite" de tous ces cours... Est-ce qu'un livre de Gilles contient tous ces cours sur l'Etat svp ?
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