Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Le blog de Tim.

Ce que je pense.

Deleuze, appareil d’État et machines de guerre – 3

Publié le 31 Mars 2014

Alors, bon, ce qu'on a fait la dernière fois, est-ce qu'il y a des – avant que l'on continue – est-ce qu'il y a des points sur lesquels il faudrait revenir ? Des choses que vous voudriez détailler ou bien est-ce qu'on peut continuer ? Eh bah alors, on continue. Alors, on en était à ceci, on avançait très doucement et on en était arrivé à l'idée que la forme État, à force de reculer dans le temps, eh ben, c'était plus simplement une question de recul dans le temps mais précisément, à force de reculer dans le temps, cette forme État ne présupposait même plus un mode de production mais pouvait être considérée comme directement branchée sur des groupes, même plus des communautés agricoles, mais des groupes cueilleurs-chasseurs. Et que ça, ça posait quand même un problème parce que ce surgissement de l’État impérial archaïque qui ne présuppose même plus un mode de production agricole puisqu'il va le créer, et on a vu dans quelles conditions, en un certain sens, au sens où c'est l’État et la ville qui font la campagne et pas la campagne qui, petit à petit, dégage, dans une sorte d'évolution, des bourgades et puis des petites villes et puis des villes. Donc on en était toujours là, à cet espèce de surgissement où, toujours, chaque fois qu'on nous propose une explication de l’État, on se dit : mais non, ça suppose déjà l’État. Et là, il semble bien qu'on soit vraiment coincé, parce que, au niveau du schéma de Marx de l'Empire despotique, on arrivait, il nous semblait, à une espèce de limite. Le minimum présupposé par le surgissement de l’État impérial, c'était les communautés agricoles indépendantes, et sur lesquelles s'établissait cet espèce de surcodage de l’État archaïque. Et là maintenant, on se dit : bah non, avec les découvertes plus récentes de l'archéologie, non. Il semble que, perpétuellement, l'appareil d’État ne cesse de se poser comme se présupposant. Il va bien falloir se débrouiller. D'où, je disais, en tous cas, il faut en profiter pour mieux fixer notre position quant à des schémas évolutionnistes possibles. Vous comprenez que maintenant, en effet, l'hypothèse vers laquelle nous allons, c'est : comment distribuer un champ de coexistence où vraiment tout coexiste à la fois du point de vu des formations sociales, où les groupes ou sociétés dits primitifs, les appareils d’État, les machines de guerre, les campagnes, les villes, tout ça préexiste, c'est un champ de coexistence ? Alors, dans quels rapports de tension, sous quelles formes et comment concevoir un champ de coexistence ? Et quelles conséquences quant à notre position concernant l'évolutionnisme ? C'est le premier point là que je voudrais vite considérer aujourd'hui, cette espèce d'hypothèse sur un champ de coexistence de toutes les formations sociales à la fois.

 

Je dis, les schémas évolutionnistes, ils ont été mis en question, appliqués aux sociétés humaines, ils ont été mis en question de manière très, très différentes. Les points principaux sur lesquels cette question a été posé, où ils ont été mis en question effectivement, c'est : la découverte de plus en plus nombreuse, dans tous les cas de formations sociales, de schémas dits en zigzag contrairement au processus d'évolution linéaire. Les schémas en zigzag. Ça m'intéresse déjà à condition de pas concevoir le zigzag comme successif. Un zigzag, c'est peut-être un schéma qui nous permettra de penser la coexistence. Par exemple, dans les schémas en zigzag qui mettent en question une conception trop simple de l'évolution, les archéologues russes ont beaucoup travaillé, notamment quand ils ont très bien remarqué que le nomadisme, généralement, le plus souvent, il fallait pas le penser comme un état précédent la sédentarisation mais c'était l'inverse, c'était dans une espèce de zigzag. Il y a bien un passage de l'itinérance à la sédentarité mais il y a aussi des peuples sédentaires, sédentarisés, agriculteurs, agriculteurs sédentaires, qui se mettent à nomadiser et les célèbres nomades de steppes semblent bien être des nomades qui le sont devenus par devenir, c'est à dire des agriculteurs sédentaires qui se sont mis à nomadiser là dans une espèce de zigzag. Le zigzag, c'est pas la seule forme sous laquelle un schéma évolutionniste est mis en question. Il y a aussi – là je vais très vite – il y a aussi le thème célèbre des étapes manquantes, des étapes d'évolution qui ici sont présentes mais là-bas elles sont pas là. Ça m'intéresse parce que ça permet de faire des contractions à ce moment là, d'aller vers un champ de coexistence. Il se peut très bien que là-bas, il y ait des étapes qui soient successives mais qui ici, sont au contraire comme nées en coexistence les unes avec les autres ou bien qui manquent. Et puis, parfois aussi, l'évolutionnisme a été mis en question sous la forme de la découverte ou l'affirmation qu'il y aurait certaines coupures, des coupures radicales. Or, si vous vous rappelez des thèses qu'on a été amené à rencontrer les autres années, où là je voudrais juste redire un mot plus précis.

 

Suivant les thèses de Pierre Clastres, l'ethnologue qui est mort accidentellement alors que son travail se poursuivait encore. Le principal, si je résume le principal de ces thèses de Pierre Clastres, notamment dans un livre qui s'intitule « La société contre l’État », il nous dit quoi ? Je crois que la nouveauté des thèses de Clastres repose sur deux points. Premier point, il nous dit : ben non, ce qu'on appelle des sociétés primitives, c'est pas des sociétés qui ignorent l’État, c'est pas des sociétés qui sont pas assez évoluées ou pas assez développées pour fournir un appareil d’État mais c'est, au sens le plus fort et le plus littéral, c'est des sociétés contre l’État, c'est à dire, c'est des sociétés qui ont montés des mécanismes de conjuration de l'appareil d’État. Il y a évidemment un grand problème sur la nature de ces mécanismes de conjuration parce que, comprenez déjà tout le problème, il faut bien avoir un pressentiment même obscur, je dis pas une idée claire, faut bien avoir un pressentiment même obscur de ce que l'on conjure. Qu'est ce qu'ils redoutent ? D'une certaine manière, je crois – là je veux pas du tout faire de l'érudition, mais c'est juste pour fixer, pour que l'idée devienne plus claire – Clastres reprenait et renouvelait une idée dont vous trouveriez déjà un équivalent chez un très grand ethnologue précédent, à savoir chez Mauss. Chez Mauss, dans la célèbre, dans les célèbres études sur les mécanismes du don dans les sociétés primitives, Mauss soutient la thèse suivante, c'est que ces mécanismes de dons et de contre-dons qui s'accompagnent de grandes dépenses, qui s'accompagnent de grandes consommations et même de grandes consumations, et bien que c'est comme un moyen de conjurer quoi ? Que c'est comme un moyen de conjurer l'accumulation des richesses. C'est une thèse très intéressante : est-ce qu'il y aurait dans certaines formations sociales des mécanismes qui conjureraient la formation de quelque chose ? On peut concevoir ça. Mais encore une fois, ça nous entraînerait déjà dans un très grand problème, dans un problème intéressant qui, pour moi, il faudra bien qu'on l'aborde : quel pressentiment et quel type de pressentiment collectif cela suppose-t-il relativement à ce qui est conjuré ? Supposons que Clastres ait raison. Les sociétés primitives ne sont pas des sociétés qui en seraient à un stade insuffisant de leur développement ou de leur évolution et qui, dès lors, ne fourniraient pas une matière suffisante à l’émergence d'un appareil d’État. Pas du tout. Ce serait des sociétés qui feraient fonctionner des mécanismes de conjuration. Je précise, forcément, des mécanismes d'anticipation-conjuration. Encore une fois, il faut bien qu'il y ait une espèce d'anticipation collective de ce qui est conjuré. Or, Clastres, dans toute son œuvre, encore une fois prématurément interrompue, s'est efforcé avant tout d'analyser ces mécanismes de conjuration. Et il en cite deux principaux : ce qu'on appelle la chefferie dans les groupes dits primitifs et où il essaye de montrer que la chefferie, bien loin d'être un germe de l'appareil d’État, est au contraire un moyen d'en empêcher la concentration, la condensation, c'est à dire un moyen, finalement, d'empêcher la formation propre à l'appareil d’État d'une distinction gouvernant/gouverné. Et là, son analyse de la chefferie est excellente – vous verrez, ceux que ça intéresse, ce point – et, d'autre part, il assigne – ce qui nous convenait très bien, en tous cas l'année dernière, maintenant, c'est plus notre problème – il assignait un autre mécanisme, il dit : ce qui empêche et ce qui conjure la formation d'un appareil d’État dans les sociétés primitives, c'est aussi la guerre. Et la rôle de la guerre primitive, selon Clastres, c'est précisément de conjurer la formation d'un appareil d’État. Pourquoi ? En maintenant des rapports polémiques d'antagonisme entre segments de lignages, entre lignages segmentaires. Donc, là aussi, d'empêcher une espèce de réunion qui donnerait à l'appareil d’État sa matière possible, une espèce de concentration. Ça, je dis, c'est la première thèses importante de Clastres. Vous voyez bien que le second aspect en découle immédiatement. Je dis, le second aspect, nécessairement, c'est celui-ci : s'il est vrai que les sociétés primitives ne sont pas des sociétés qui ignorent l’État, c'est à dire insuffisamment développées pour fournir une matière à l'appareil d’État, s'il est vrai que ce sont des sociétés contre-État, mais alors du coup, ça rend encore plus difficile l'explication du surgissement de cette chose qui devient de plus en plus monstrueuse à la lettre. Je dis à la lettre parce qu'on pourrait dire : un monstre c'est précisément ce qui n'apparaît qu'en se présupposant lui-même, c'est l'apparition qui ne cesse pas de renvoyer à sa propre présupposition. Alors il devient tout à fait monstrueux. Comment ça surgit, alors ? Si vraiment même les sociétés primitives ont des mécanismes conjuratoires, inhibiteurs, comment expliquer que l’État prenne ? Prenne, presque au sens culinaire, quand on dit : quelque chose prend. Et, en effet, on a vu que, sur certains points, Clastres avait évidemment raison. Mais c'est déjà ça et c'est pour ça que je reviens sur ce point, c'est déjà ça qui m'intéresse énormément, c'est que, peut-être, à la limite, nous n'aurions plus aucune raison de parler ou d'assigner des sociétés primitives, on parlerait plutôt de certaines formations sociales qui présentent éminemment des mécanismes d'anticipation-conjuration.

 

Voyez où je voudrais en venir déjà. Donc mon hypothèse se précise, ma manière d'arriver à définir un champ de coexistence de toutes les formations sociales, c'est si je pouvais définir les formations sociales, donc plus du tout d'une manière évolutionniste, mais par des espèces de processus, alors qu'on pourrait appeler des processus machiniques qui leurs correspondent, des processus machiniques correspondant à tels types de formation. Alors, je dirais, les sociétés primitives, supposons que si on joint les données de Mauss sur les mécanismes de don comme conjurant l'accumulation de richesses, les données de Clastres, la chefferie, la guerre primitive comme conjurant la formation de l'appareil d’État, on pourrait dire : il y a des formations sociales qui sont construites, non pas exclusivement, ça va de soi, mais éminemment sur des mécanismes d'anticipation-conjuration. Et je rappelle, pour mémoire, qu'on l'avait vu une autre année, à savoir que ce qu'on appelle aujourd'hui les bandes... Les bandes, alors là je sors des primitifs, vous voyez , je pourrais dire peut-être que dans les sociétés dites primitives, les mécanismes d'anticipation-conjuration appartiennent, apparaissent particulièrement, mais il y a d'autres formations sociales... Donc ça nous permettrais peut-être une typologie des formations sociales d'un type nouveau. Oh, pas trop nouveau, hein. Mais je dirais, les bandes, on l'avait vu, c'est assez curieux, les spécialistes des bandes aujourd'hui, là, par exemple les bandes de gamins en Amérique du sud, vous savez, tout ce problème des bandes, on y trouve quelque chose... Il y a certaines pages de Clastres qui conviennent absolument aux descriptions des bandes. Et les bandes, c'est aussi des formations de chefferie. Il y a de la chefferie, il n'y a rien qui ressemble à un appareil d’État. Encore une fois, je me rappelle une belle page là du type qui a étudié les bandes de Bogotta, les bandes de gamins à Bogotta, qui dit : mais ces gamins là, non seulement ils meurent très vite, évidemment, mais quand ils grandissent, ceux qui survivent, ils arrivent pas à s'adapter, ils arrivent pas à s'adapter au milieu. Pourtant, c'est des bandes de criminels, ils sont dangereux. Tout à fait, tout à fait dangereux. Mais ils passent pas dans le milieu. Pourquoi ? Parce que le milieu, il est beaucoup trop hiérarchisé, beaucoup trop structuré. Bon, mettez, le milieu, il fonctionne beaucoup plus sous forme d'instances centrales du type appareil d’État, tandis que les bandes de gamins, précisément, il y a toutes sortes de mécanismes qui conjurent la formation précisément d'un pouvoir central, tout un jeu d'alliance qui correspond très bien avec les pages de... Enfin, je reviens pas là dessus. On dirait, les bandes présentent aussi des choses comme ça. Une autre année, je rappelle pour mémoire qu'on avait essayé de définir une certaine différence entre les groupes de mondanité, les groupes mondains, et les groupes de sociabilité. Et on remarquait que les hiérarchies mondaines et les hiérarchies sociales, c'est pas du tout la même chose, que bien plus, dans les groupes de mondanité, il y a bien des chefs, il y a bien des chefferies, il y a bien des étoiles, et que c'est pas du tout du type des sociétés de sociabilité et que là aussi... Alors, c'est dire qu'on pourrait mettre, du coup, ça me plairait bien, on pourrait dire : mais les sociétés primitives, les bandes de gamins, les sociétés de mondanité, ça va ensemble parce que ça fait jouer fondamentalement des mécanismes d'anticipation-conjuration.

 

Mais je dis, en découle évidemment un second problème qui devient très urgent du point de vue même de Clastres, des thèses de Clastres. C'est que, encore une fois, si les sociétés primitives et d'autres sociétés du type bande conjurent la formation d'un appareil d’État centralisé, comment expliquer que ça prenne, que ça apparaisse, et où ? Ailleurs, à côté ? Pourquoi je dis ailleurs, à côté dès maintenant ? C'est un acquis de notre dernière fois. C'est important. Le secret, c'est que, bien sûr, tout n'est pas État. Pourquoi ? Mais parce que l’État, il est partout. Je veux dire, il est déjà là. Non, il est pas partout, plutôt, comment dire ? Il est déjà là en même temps que ce qui est pas État. C'est un champ de coexistence. Ça va faire des zigzags, ça va faire toute une typologie où suivant tel chemin, on va se trouver devant des sociétés définies par un mécanisme d'anticipation-conjuration, là il n'y aura pas État, mais à côté, en même temps, d'autres groupes qui seront fondés sur un autre processus machinique, sur d'autres mécanismes, formeront des États. Et comment ça s'entend, ça, tout ça ? Et qu'est ce que ça provoque ? Bon, je dis, le problème qui devient de plus en plus urgent du point de vue d'une thèse comme celle de Clastres, c'est : bon, très bien, voilà ces formations sociales qui sont conjuratoires, elles conjurent la formation de l’État, et alors, raison de plus, encore une fois, comment expliquer le surgissement de l’État ? Invoquer des raisons économiques ? Là, Clastres est très intéressant pour nous parce qu'il dit dans tout un chapitre de « La société contre l’État », il dit : bah évidemment, non. Pour un même mode de production, vous avez quoi ? Tantôt vous avez appareil d’État, tantôt vous avez pas appareil d’État. En d'autres termes, si on appelle, je me rappelle la page de Clastres où il développe le thème suivant : si l'on appelle révolution néolithique l'apparition de l’État, bah on peut pas lui trouver une base économique. Or, à plus forte raison pour nous, puisque l'apparition de l’État, on a vu qu'on avait des raisons de ne plus la dater du néolithique, mais de la faire remonter jusqu'au paléolithique, alors à plus forte raison. D'où, Clastres était bien forcé d'invoquer une espèce de coupure fondamentale. Mais il redevenait presque structuraliste, il fallait invoquer une coupure et, au point où il en était, bien entendu, il ne se contentait pas d'affirmer une coupure qui aurait apporté l’État radicalement. Mais voyez que d'une certaine manière – sans prétendre le faire parler, parce que je ne sais pas dans quelle direction aurait été son travail – il cherchait de plus en plus, là, des causalités possibles de formation de l’État. Mais il les cherchait d'ailleurs dans une direction très, très curieuse qui était, semble-t-il, le prophétisme, le prophétisme indien, et il étudiait de plus en plus certains phénomènes du prophétisme indien, où le prophétisme indien aurait, précisément contre les chefs, d'abord dirigé contre les chefs, aurait eu des conséquences très, très étranges d'introduire alors que le prophétisme indien dans sa base, mais on pourrait en dire autant du prophétisme juif, là ce serait, c'est très curieux cette histoire, dans ce schéma, l'idée du prophétisme fondamentalement à la base dirigé contre les chefs allait entraîner ou était susceptible d'entraîner la formation d'un pouvoir infiniment plus grand que celui qu'avaient les chefs. Mais c'était quand même une explication un peu bizarre, invoquer le prophétisme pour rendre compte de l'appareil d’État, je le cite pour mémoire, tout ce que je peux dire, c'est que voilà, bon, son travail a été interrompu. Mais je dis, en quoi Clastres, malgré tout le progrès qu'il opérait à cet égard, en quoi est-ce qu'il restait dans une perspective évolutionniste ? C'est que, il me semble évident que quand il maintenait : les sociétés primitives sont des sociétés contre-État donc, lorsque l’État surgit, il y a une coupure, c'est pas en introduisant une coupure qu'on brise l'évolution. A la rigueur, on introduit dans l'évolution une mutation. C'est pour ça que notre schéma la dernière fois, nous, il réclame au contraire que l’État soit là dès le début. D'où, je reviens à mon thème de champ de coexistence. Je veux dire, d'un certain point de vue, les thèses de Clastres nous apportaient beaucoup et d'un autre point de vue, bah il y a un point où elles nous apportent plus dans ce que nous cherchons.

 

Une chose me frappe, si vous voulez, comme ça frappe tout le monde, c'est à quelle point les causalités, le mécanisme de la causalité est quand même plus riche et ça devrait pas être comme ça à première vue, le mécanisme de la causalité, ou le processus causal, il est infiniment plus riche quand on pense aux sciences dites de la nature, physique, biologie, que dans les sciences de l'homme. Je dis, c'est curieux. Ça me fait penser à une remarque de Hegel qui est une bonne remarque, il dit : il y a une chose très, très bizarre, il dit, Hegel. Il dit : c'est l'homme qu'on défini toujours comme un être raisonnable, or si vous comparez les sciences de la nature et l'Histoire, vous voyez que les sciences de la nature, elles ont un concept de rationalité très fort et que là, il y a adéquation du réel et de la raison. On vous parle d'une nature soumise à des lois qui sont des lois de la raison. Tandis que quand on aborde le domaine de l'homme, alors c'est la bouillie complète. Donc, l'homme qui est défini comme l'être raisonnable semble en même temps n'offrir qu'une matière livrée à la contingence, aux caprices, à la liberté. Je dis, on pourrait dire la même chose au niveau de la causalité. C'est quand même curieux que si vous considérez le progrès des sciences, le progrès de la physique, la chimie, la biologie, a fait, quant à l'infiniment, la complication des processus causaux. Causaux, on dit, ou causals ? Causaux ? Causals ? Les physiciens notamment, je dis là des choses que tout le monde pressent vaguement, avec la microphysique, ont complètement, ont fait des schémas de causalité extraordinairement complexes, des schémas de causalité moléculaires très, très importants, quoi. La biologie, les progrès qu'elle a fait précisément en compliquant de plus en plus les schémas évolutifs, ils ont avancé, ils ont élaboré des formes de causalité qui sont vraiment très, très intéressantes. Si vous comparez avec les sciences de l'homme, ça va pas fort, je veux dire, les schémas de causalité appliqués à l'homme, on a beau parler de motivation, de tout ça, ça reste d'une pauvreté... Est-ce qu'on pourrait pas se servir, sans trop de métaphores, mais est-ce qu'on pourrait pas se dire : mais après tout, pourquoi est-ce que la matière humaine, elle devrait pas avant tout proposer comme problème d'élaborer des schémas de causalité très complexes ? Et je vois bien pourquoi les sciences de l'homme sont tellement en retard, vous savez. C'est parce qu'on a tellement peur de tomber dans la finalité et de proposer des explications finalistes qu'on se méfie. Alors, on préfère même s'en tenir au matérialisme le plus plat. J'essaye, non pas de copier, mais d'emprunter un schéma qui a présidé notamment à beaucoup de renouvellement dans la causalité physique. C'est le schéma des deux ondes ou de l'onde inversée. On nous dit en très gros qu'elle n'est nullement contradictoire, que serait même plutôt complémentaire la coexistence de deux ondes. Partons, là, encore une fois, je n'applique pas un schéma physique, je suis en train de faire en fonction, je prend ce terme onde dont tout le monde sait que je l'emprunte à de la physique, mais là-dessus, on oublie tout de la réaction physique. Je me donne un champ social humain pour faire mon hypothèse. Aujourd'hui, ça va être consacré à des hypothèses, des chemins d'hypothèses. Et, je suppose que ce champ social humain est traversé par une onde que j'appelle, comme ça, convergente ou centripète. Une onde convergente ou centripète traverse diverses formations sociales. Ça converge vers quoi ? Vers un point, point de convergence. Au niveau de ce point, je dirais : l'onde se renverse. Faites moi confiance. C'est comme si je vous racontais une histoire, alors on voit pas du tout où sont les hommes là-dedans mais alors les hommes, on va essayer de les mettre là-dedans. Vous voyez ? Vous avez un champ social traversée par une onde centripète ou convergente, elle converge vers un point, vers un point x que je situe pas encore, est-ce qu'il est dans le champ ou hors du champ ? Et, au point où, à ce point de convergence, l'onde s'annule, s'inverse, c'est à dire devient centrifuge, divergente. Ce schéma des deux ondes, il se trouve, encore une fois, qu'il existe et qu'il est bien connu en physique et ce qui est intéressant, c'est que l'inversion de l'onde n'est pas du tout une possibilité. Elle est, comme disent les physiciens, c'est une réalité d'un autre ordre. Vous avez l'onde convergente, le point de convergence où l'onde s'annule et à ce point de convergence, elle s'annule puisque précisément, c'est une autre onde qui la remplace, à savoir onde divergente ou centrifuge. Pourquoi ça m'arrange ? Je suppose plusieurs communautés dites primitives. Vous vous rappelez, on a déjà rencontré cette nécessité la dernière fois, de se donner des communautés primitives qui sont pas du tout indépendantes les unes des autres, qui sont déjà en relation. Et j'avais mis de coté le problème, il faudra bien fixer quel type de relation il peut bien y avoir entre ces communautés primitives. Là, je retrouve le problème, raison de plus pour pas l'abandonner, mais j'en suis pas encore là. Qu'est-ce que ce serait cette onde convergente ? Ben, c'est trop évident que, et là je ne crois pas que ça contredise les données, même de Clastres. Les sociétés encore une fois, c'est pour ça que j'insistais énormément sur le point suivant, les sociétés qui ont des mécanismes de conjuration du pouvoir d’État, elles ont aussi des vecteurs qui tendent vers la formation d'un pouvoir d’État. Je veux dire, elles ne le conjurent pas sans l'anticiper d'une certaine manière, sans avoir une idée si confuse qu'elle soit, une idée collective si confuse qu'elle soit de ce qu'elles conjurent. Et, en effet, ça veut dire quoi concrètement ? On voit une raison très simple, là je dis des choses très simples, ça devient tout à fait concret. Plus c'est abstrait, plus c'est concret, c'est ça qui... C'est ma seule consolation.

 

Je dis, tout le monde sait bien que des sociétés primitives, c'est pas des sociétés sans pouvoir, elles ont, bien plus, toutes sortes de centres de pouvoirs, elles en ont pleins. C'est même pour ça qu'elles conjurent, et c'est même par là qu'elles conjurent. Si elles conjurent la formation d'un appareil d’État centralisé, c'est parce qu'elles conjurent et c'est parce qu'elles inhibent, parce qu'elles empêchent la résonance des centres de pouvoir. C'est ça le grand mécanisme, je crois, de conjuration : empêcher la résonance des centres de pouvoir. Si je dis des choses, là, élémentaires, rudimentaires : empêcher que le visage du père, le visage du colonel, le visage du président de la République résonne. Empêcher la résonance des centres de pouvoir, c'est pas manquer de centres de pouvoir. Je dis, ces sociétés sont quand même parcourues par une onde de convergence, par une onde centripète et convergente. L'onde centripète et convergente, c'est quoi ? C'est le vecteur qui tend à faire résonner toutes ces formations de pouvoir. Et c'est ça, pour ces sociétés là, c'est ça qu'il faut inhiber, c'est ça qu'il faut conjurer. Mais le vecteur qui tend vers cette concentration, il existe, il traverse ces sociétés. Un autre ethnologue très lié à Clastres, à savoir Lizot, qui travaillait sur d'autres indiens que Clastres, Lizot dans un livre intitulé « Le cercle des feux », édition du Seuil, Lizot montre très bien un cas, en tous cas qui me sert beaucoup. C'est dans une initiation de chamanisme, une initiation de chaman. Il y a convocation de tous les esprits animaux, l'esprit caïman, l'esprit pique, l'esprit je sais plus quoi, toutes sortes d'esprits, chacun avec son pouvoir. Et voilà que le grand chaman, l'initiateur... En temps normal, ces esprits sont comme des micro-pouvoirs, chacun ayant le sien, il y en a un qui règne sur le dehors, il y en a un autre qui règne sur le campement, il y en a un autre qui règne à la frontière, un sur la chasse, un sur le travail des femmes, bon. Dans l'initiation chaman, le grand initiateur va tracer des lignes, au besoin des lignes très fictives, des lignes abstraites entre chaque esprit, des lignes qui relient un esprit à un autre. L'esprit pique, entre l'esprit pique et l'esprit caïman, une ligne magique va être tracée. Et puis, il va obtenir une espèce d'étoile qui est très bien décrite dans le détail par Lizot. Il y a une espèce d'étoile et puis, au milieu de l'étoile, on plante le mat. Vous voyez cette opération, ce que j'appelle, alors dans certaines conditions, la mise en résonance des centres de pouvoir. Mais justement, dans cette société indienne, ça ne joue que dans l'initiation chaman, dans des conditions très, très particulières qui ne doivent pas déborder, et encore, ça ne vaut que pour l'initié, il y a les gosses qui regardent ça, qui rigolent, ça n'a pas pris dans la société. Tout se passe comme si le point de convergence était bien marqué, mais comme ou bien vraiment maintenu dans des conditions artificielles qui font qu'il ne va pas s'emparer du groupe social ou bien mis à l'extérieur, dans les conditions de l'initiation secrète. Vous comprenez ? Je peux dire, vous avez votre onde convergente, centripète, je peux dire que c'est elle à la fois qui a les deux propriétés, c'est pour ça que le schéma de l'onde, pour moi, il m'éclaire. Peut être que pour certains d'entre vous ça rend encore les choses bien trop obscures, dans ce cas là vous l'abandonnez, aucune importance. Moi, il m'éclaire parce que, prenez, je me dis, imaginons donc ce champ social, vous avez donc l'onde convergente, c'est elle qui a la double propriété de conjurer et d'anticiper. Elle anticipe le point de résonance, le point central, c'est par là qu'elle est convergente et centripète. Mais en même temps, elle conjure parce que si elle arrive à ce point, elle s'annule. C'est un très bon mécanisme ça, de conjuration-anticipation. Elle s'annule pour être remplacée par quoi ? Évidemment, c'est que au point de convergence, il y a complètement inversion de l'onde, et ça on l'a vu, donc je peux aller très vite, il y a inversion de l'onde. Vous avez là, au contraire, un appareil d’État, ce que j'appelais un Empire archaïque. Et à ce moment là se fait une véritable inversion des signes, une inversion qu'on pourrait appeler une inversion des messages. Une inversion des signes ou une inversion des messages sous quelle forme ? Revenons à nos cueilleurs-chasseurs. Ils passent des graines sauvages. L'homme de l'Empire archaïque, il les met dans un sac, ça fait ce phénomène parfait sur lequel j'ai insisté la dernière fois : l'hybridation. C'est par là que c'est l'Empire archaïque qui invente l'agriculture. Mais à ce point précis, il y a complètement inversion du sens des signes, il y a inversion de l'onde. Le point de l'Empire archaïque, c'est là où il cesse d'être importateur pour devenir exportateur. C'est ce qu'on appellera une inversion des messages. Il a reçu les graines sauvages des cueilleurs-chasseurs, il les stocke et se font des hybridations, d'abord au hasard et puis de plus en plus contrôlées, et à ce moment là, la ville devient exportatrice. Elle impose ses hybrides. Donc là j'ai bien justement coexistence de mes deux ondes et je peux dire : mais les groupes primitifs, c'est pas du tout, alors là, si vous voulez, c'est là où je me séparerais de Clastres dans l'état dernier de son travail, c'est que, chez Clastres, il me semble que les sociétés contre-État, c'est encore des sociétés qui préexistent. Ça, c'est toujours le vieux règlement de compte qu'est même pas commencé, je crois, entre les archéologues et les ethnologues. Tant qu'ils régleront pas leurs comptes, ça pourra pas aller. C'est à dire, entre les archéologues qui nous apprennent que les États impériaux, les formes impériales d'Empire, c'est dès le paléolithique et les ethnologues qui continuent à étudier des groupes comme si la carte archéologique... Il n'y a pas correspondance, actuellement, il me semble qu'il n'y a pas de correspondance de la carte ethnologique et de la carte archéologique. Mais alors, dans notre schéma, ça devient relativement clair. Les groupes primitifs, supposons qu'ils soient traversés par cette espèce d'onde convergente, je peux dire qu'ils l'anticipent. Ouais, ils l'anticipent puisque, en effet, cette onde convergente tend vers un point de convergence qui marquerait la résonance des formations de pouvoir. Je peux dire qu'ils le conjurent. Pourquoi ? Parce que ce point, à la lettre, ils le mettent hors de leur territoire ou bien, quand il est dans leur territoire, il constitue un aspect rituel du territoire, ce qui est une manière de le cloisonner. Et si je m'installe au point de convergence, à ce moment là c'est l'onde inverse, là je tiens un territoire d'Empire, c'est l'onde centrifuge, les signes se sont inversés, la ville se fait exportatrice sur la campagne et je n'ai plus de mal à penser, il me semble – enfin pour moi ça va, je sais pas pour vous – j'ai plus tellement de mal à penser la stricte coexistence des deux ondes et l'inversion de l'une dans l'autre. Ce qui me permettrais de dire quoi ? Et bah, vous voyez où je veux en venir, j'essaye de définir précisément les formations sociales et j'ai dis pour quelles raisons, sans référence à des modes de production, mais en référence avec des processus machiniques. J'en ai au moins deux là. Je dirais, ben oui, l'appareil d’État, il surgit quand ? C'est une espèce de seuil. C'est un seuil de, employons le mot, c'est un seuil de consistance. C'est le point de convergence. Les formations primitives, elles sont traversées par une onde convergente, mais l'onde convergente, précisément, s'annule à ce point de convergence. L'onde, à ce moment là, se renverse. Coexistence des deux ondes, c'est à dire, je défini mes deux types de formation, déjà, on va voir qu'il y en a d'autres, par deux processus que je vais appeler des processus machiniques. J'appellerais formations primitives ou dérivées celles qui présentent essentiellement des mécanismes de conjuration-anticipation. J'appellerais formations étatiques celles qui présentent un phénomène, celles qui présentent plutôt un autre processus, un tout autre processus, appareil de capture avec inversion de l'onde ou inversion des signes. On va voir où ça nous mène. Je dirais que, en effet, l'appareil d’État, c'est un seuil de consistance au-delà des groupes dits primitifs, mais au-delà veut pas dire après. Il est déjà là. Vous voyez ce que je veux dire, ce que je veux dire, c'est que finalement les primitifs, ils ont jamais existé que comme ils existent maintenant, c'est à dire, ils n'ont jamais existé qu'en survie, de tous temps. Bon, alors, je sais pas si ça, si ce long schéma rend quelque chose plus claire, enfin je le continue parce qu'ensuite, ça va peut-être devenir plus clair. Je me dis du coup, mais j'ai été trop vite parce que seuil de consistance, seuil de consistance... Je dis, encore une fois, l'appareil d’État, c'est un seuil de consistance au-delà des groupes dits primitifs de cueilleurs-chasseurs, mais ce seuil de consistance, ne vous y trompez pas, il est déjà là de tous temps. Simplement, faut dire : l'onde primitive s'annule au point de ce seuil. Mais de tous temps, dans le champ social, il y a eu l'onde et puis son annulation ou son inversion. Ça m'illumine ce schéma, pas vous ? Non ? Bon. Non, pas du tout ? Peut être la prochaine fois, on sait pas. Je me dis, alors vous allez comprendre tout de suite, vous allez être illuminés, parce que je me dis : mais j'ai été beaucoup trop vite. Ce seuil de consistance, est-ce qu'il n'y en a qu'un ? Vous allez peut-être mieux, enfin je vais peut-être arriver à vous... Est-ce qu'il y en a un seul ? Ou bien est-ce qu'il faudrait encore compliquer notre schéma ? (coupure)

 

...les États, les villes. Et en effet, on voit bien pourquoi. En gros, on peut dire que les deux s'impliquent. Les deux s'impliquent, mais s'impliquent peut-être de manière plus ou moins lâche, plus ou moins large. On voit mal des appareils d’État qui ne comporteraient pas des germes de villes, on voit mal des villes qui ne comporteraient pas un embryon d'appareil d’État. Mais enfin déjà, l'étude des dominantes c'est très, très important. La forme ville et la forme État, quelles raisons avons-nous de les identifier ? Trop d'auteurs, trop de sociologues, heureusement beaucoup tentent la différence, mais à mon avis, c'est plus les historiens qui ont fait des études sérieuses sur ce problème qui va devenir très important pour nous. Je dis, il y a au moins prédominance. C'est pas la même solution ou bien c'est pas la même formation sociale, la formation ville et la formation État. Qu'est-ce qui nous le montre tout de suite ? Tout. Tout, tout. Alors là, je tourne mon attention dans tous les sens, n'importe où. Et je cite une série comme ça, mais à charge pour vous, réfléchissez en même temps, et de trouver d'autres exemples, à ce moment là, vous m'interrompez. Je me dis, même les États, ils se sont beaucoup méfiés de leurs villes. C'est difficile de comprendre quelque chose à l'Histoire si on voit pas dans quelle extraordinaire méfiance et quelle tension il y a entre la forme ville et la forme État. Pas de raison qu'ils s'entendent très bien. Pourquoi ? Et bah, je dis tout de suite quelque chose dont, à quoi j'avais fait allusion la dernière fois. C'est quand même curieux, prenons par exemple l'histoire de l'Europe, faisons vraiment de l'Histoire très rapide. Mais, encore une fois je reprend la question : comment ça se fait, c'est quand même très bizarre, que le capitalisme naissant, on peut le faire naître, il a une longue naissance et il naît, comme tout ce qui naît, il naît déjà bien constitué, c'est comme l’État, il y a pas, c'est pas de l'évolution. Le capitalisme naissant, comment ça se fait qu'il soit passé par la forme État ? C'est que ça allait pas de soi. Il y a eu un grand truc qui s'est joué, il y a eu un grand coup qui s'est joué. Pourquoi il serait pas passé par la forme ville ? On n'a pas encore vu la différence, d'accord, on n'a pas encore vu, mais je suppose que si je pose cette question, ça doit évoquer en nous, déjà ça doit la faire pressentir un peu. En effet, ça a failli se faire. Le capitalisme, il a rudement failli se faire, passer par la forme ville. Si je donne juste des repères un peu plus précis, entre le XIème et le XIIIème siècle où déjà, les mécanismes du capitalisme sont très, très montés : mécanisme industriel, mécanisme financier – encore une fois, c'est pas le XIXème – très, très poussé, mécanisme marchand, mécanisme industriel, tout y est et bah, entre le XIème et le XIIIème, qu'est ce qu'on voit ? On voit une espèce de monde bipolaire : les villes du nord, les villes du sud et, entre les deux, quoi ? Entre les deux, des villes-foires, les fameuses villes-foires de Champagne et de Brie. Il y a beaucoup de concurrence. Est-ce que c'est la forme État ? Pas du tout, pas du tout. Il y a écroulement de la forme État. Écroulement de la forme État... Bien plus, là où la forme État se dessine, c'est pas là où... Pensez que les grandes villes, à ce moment là, tiennent tête aux États naissants, par exemple à l’État anglais, à l’État norvégien. Très, très curieux tout ce qui se passe, toute la lutte entre des formes État et des formes ville. Or, au XIème XIIIème siècle, la grande puissance économique et politique tend, je dis pas qu'elle passe exclusivement, tend à passer par la forme ville. L'État, il l'emportera mais pourquoi ? Ça, c'est une question. Tout se règle entre des villes du nord très puissantes, des villes du sud très puissantes, les villes italiennes, les foires de Champagne qui forment un marché continu, ça doit déjà vous dire quelque chose sur la forme ville. On verra tout à l'heure. Les foires de Champagne, il y en a six grandes qui forment un marché continu puisque les six, c'est deux mois chacune donc elles forment une ceinture temporelle, un marché temporel continu. Avec ça, ils tiennent tout sous la forme ville. Les arrangements ou les luttes entre le nord et le sud... A ce moment là, il y a un État qui déjà est assez constitué, c'est la France. Et la France, elle a sa chance, elle a sa chance qui est très intéressante qui va peut-être tout changé, à savoir : le capitalisme aurait été un centre français, car la situation privilégiée tient à ce moment là précisément à la proximité des foires de Champagne et, là aussi il y a eu toutes sortes d’événements entre le XIème et le XIIème, où elle risque de tenir le contrôle des rapports nord-sud. Ça se fait pas du tout. Ça se fait pas du tout parce que les villes, elles sont très malignes. Elles font une route de villes Allemagne-Italie qui surtout évite la France et d'autre part, il y a le chemin maritime Méditerranée-Mer du Nord. Braudel dit très bien, un des meilleurs historiens actuels, Fernand Braudel, dit très bien : c'est une espèce de chance. Il y a une espèce de chance, à ce moment là, politique, économique, pour l’État, l’État en France, mais ça passe pas. Les villes échappent. Et si je lis une page de Braudel dans un livre excellent, excellent qui s'appelle « Civilisation matérielle et capitalisme », voilà ce qu'il nous dit : « Chaque fois il y a eu deux coureurs – il va même jusqu'à dire le lièvre et la tortue, c'est très intéressant parce que vous avez tout de suite deviné qui est le lièvre et qui est la tortue – chaque fois il y a eu deux coureurs – chaque terme m'intéresse, c'est à dire on en aura besoin plus tard – chaque fois il y a eu deux coureurs : l’État, la ville. D'ordinaire, l’État gagne – d'ordinaire l’État gagne, bon, et à quel prix ? Il se trouve que c'est comme ça, en effet. C'est la forme État qui l'a emporté sur la forme ville – d'ordinaire l’État gagne. La ville reste alors sujette et sous une lourde poigne. En revanche, avec les premiers grands siècles urbains d'Europe, c'est la ville qui avait gagné pleinement au moins en Italie, dans les Flandres et en Allemagne. » Je multiplie donc, il y a tout un problème, pensez par exemple à la Monarchie Absolue en France. On dit que l’État français, il est particulièrement centralisé et que Paris c'est le centre. Oui, non... Pas vrai. Pas vrai, je veux dire, historiquement, c'est pas vrai. Pensez à la méfiance extraordinaire que la forme État éprouve pour les villes et inversement, à la méfiance extrême que les villes éprouvent pour la forme État. Il y a toute une lutte où je crois qu'on peut pas comprendre même quoi que ce soit à ce qu'on appelle en général lutte des classes si on ne tient pas compte aussi de la lutte entre la forme ville et la forme État. Alors, les exemples abondent. Comment une ville se fait avoir, se fait prendre dans la forme État ? Comment est-ce qu'elle résiste ? Quand je dis la Monarchie française, pensez aux histoires de la Fronde. Le Roi, Louis XIV, il oubliera pas ce qu'est Paris. Paris, c'est pas seulement une capitale. Si vous voulez, la vraie forme de la ville, c'est jamais capitale, parce que la capitale c'est déjà la ville assujettie à l’État. Mais la vraie forme de la ville c'est quoi ? C'est, il faudrait pas confondre, c'est la métropole. Et la métropole c'est la ville en tant que forme ville, tandis que la capitale c'est la ville en tant que subordonnée à la forme État. Mais la vraie ville c'est des métropoles. Bah, Louis XIV, il aura jamais très confiance dans Paris. La ville, d'abord, c'est un drôle de lieu d'émeute, c'est un drôle de lieu de classes. Pensez, dernier écho de ça, pensez la fameuse histoire – là je fais vraiment du survol mais c'est pour que certains de vous aillent dans les directions – pensez à la Commune. Le grand règlement de compte là... Si, je crois que la dernière étape du règlement de compte forme État / forme ville en France, c'était la Commune. Peut-être aussi avec l'Occupation, avec l'occupation allemande, quand ils se sont retrouvés, quand l’État français s'est retrouvé à Vichy, là il y a eu quelque chose de rigolo parce que Paris c'était aussi, et pas simplement, pas évidemment parce qu'il a dû abdiquer, pour de toutes autres raisons. Enfin, les règlements de compte... Je pense à autre chose, alors pour ceux qui connaissent cet aspect de l'histoire, la Renaissance. Comment, dans certaines villes italiennes, comment certaines villes italiennes se font prendre par la forme État au moment de la Renaissance ? Le Renaissance, ça ce serait un moment fondamental. Du XIème au XIIIème, on pourrait dire : ça passe par les villes, la forme ville résiste. La forme État, ça va pas bien. Mais ensuite, comment les villes espagnoles, comment, par exemple Barcelone se fait prendre par la forme État ? Chaque État, chaque forme État a ses procédés à lui pour discipliner les villes. Alors, il y aurait le cas Espagne, il y aurait un cas très particulier qui serait le cas de Florence avec les Médicis. Les Médicis, ils s'emparent de la ville et ils la soumettent à une très curieuse forme État. Mais enfin, du côté de l'Italie, ça aura pas, faudra attendre très longtemps, et encore maintenant, ils ont bien des problèmes avec la forme État, et des problèmes très, très particuliers qui a toute une histoire. Bon, j'abandonne tout cet aspect de l'Europe, mais il me paraît très important. Je dirais : en effet, dans le capitalisme, c'est la forme État qui a fini par gagner. Mais ça allait pas de soi. La forme ville aurait pu. Vous me suivez ? J'ajoute toutes sortes d'exemples. La confrontation... L'Islam, comment penser l'Islam indépendamment de la forme ville ? C'est évident. Et l'Islam est branché sur quoi ? Elle va mener à la fois sa lutte et ses accords évidemment par rapport à deux grandes formes État mais qu'il ne prend certes pas comme modèle, au contraire. La tension est telle que chaque fois que vous avez une ville ou des villes qui prospèrent, demandez-vous de quelle État elle se nourrit. Venise, l'essor de Venise, c'est une véritable anthropophagie de l'Empire byzantin. Il y a des oppositions, il y a des tensions historiques énorme entre la forme, les formes... Or, les villes d'Islam, comme on a pu dire, il y a un livre que je signale là, où il y a beaucoup de ces thèmes développés et qui s'appelle « Les équipements du pouvoir », qui a paru dans 10/18, un livre de Fourquet et Murard, ils développent bien, ils développent beaucoup, beaucoup de choses sur ces rapports ville/État mais précisément, ils ne s'en cachent pas, en se réclamant de Braudel. Je crois que parmi les historiens, c'est Braudel qui a été le plus loin dans l'analyse de tout ça. Or, les villes d'Islam, je veux dire, l'islamisme, c'est pas le désert bien que ça passe par le désert aussi. Mais, c'est Médine et c'est La Mecque, Mahomet à Médine et Mahomet à La Mecque. C'est un système de villes. C'est fondamentalement un système citadin dont les villes sont séparées, je schématise, par le désert. Bon, et les rapports de cet ensemble islamique avec, d'une part l'Empire perse, d'autre part l'Empire byzantin va précisément, et toute la domination de l'Islam ça va être une victoire de la forme ville par rapport à la forme impériale. Bon, est-ce que c'est tout ? Non. Alors, reculons. Essayons de comprendre, de pressentir de plus à quel point la forme ville, c'est pas la même chose que la forme État. Mais, je reviens à XIème-XIIIème siècle. Voyez, j'ai les villes d'Islam, les villes du nord de l'Europe où s'élabore le capitalisme, les villes du sud, les villes italiennes où s'élaborent aussi le capitalisme, les villes-foires de Champagne, bon. Au nord, il y a une communauté de villes particulièrement puissantes, c'est ce qu'on appelle la Hanse, la communauté hanséatique. La communauté hanséatique, elle n'a strictement aucune forme État. Elle a été bien étudiée, les documents sont très, très précis : aucune forme État. Elle a une puissance colossale, elle groupe un nombre de villes, elle groupe tantôt, elle groupe entre 60 et 160 villes qui se réunissent en assemblées dites générales mais la plupart du temps ils y vont pas, il n'y en n'a jamais le tiers dans ces assemblées générales. Ils battent l'Angleterre et ils imposent la loi sur tout le nord. Ils n'ont pas de fonctionnaires. Ils ont même pas de personnalité juridique. Ils n'ont pas d'armée. Ni fonctionnaires, ni armée, ni personnalité juridique : c'est pas une forme État. Bon, je ne dis pas encore, j'essaye pas encore de définir les deux formes. Je dis, c'est évident que c'est pas la même chose. Reculons encore, là j'essaye juste d'amasser des matériaux. Il y a un article de François Châtelet qui me plaît beaucoup. François Châtelet, il met dans un article en question, il met en question la formule courante dans l'antiquité : l’État-Cité. Voyez, on parle des États-Cités. Ce serait en effet une manière de s'en tirer, on dirait : il y a deux sortes d’État, il y a les États-Cités et puis les États territoriaux. Peut-être qu'on peut dire ça, à la rigueur, mais peut-être qu'il vaut mieux dire autre chose, pourquoi pas dire franchement que les Cités c'est pas des États ? Il y a aucune raison d'identifier tous les pouvoirs, encore une fois, une société primitive sans État, elle est pleine de pouvoir et de formations de pouvoir, c'est pas par là que c'est un appareil d’État. Bon, toujours du point de vue de la typologie que nous cherchons à faire. Athènes, c'est pas un État. La Cité athénienne, ça a rien à voir avec un État. Et Châtelet dit une chose qui me paraît particulièrement intéressante, il dit : il y a une idée qui est propre à la Cité ou à la ville et qui est pas du tout une idée d’État, c'est l'idée d'un pouvoir de magistrature. La ville, elle aurait inventé le magistrat. Tout ça, on verra. Oui, la Hanse, ils ont des magistrats. C'est du type chambre de commerce. A Venise, il y a aussi, chambre de commerce. L’État, lui, il invente la forme fonctionnaire. Il y a bureaucratie dans les deux cas. Il y a une bureaucratie de ville, une bureaucratie d’État. Mais je crois pas du tout que le fonctionnaire et le magistrat ce soit la même chose, bien plus, dans toute l'histoire athénienne, là ça donne raison à Châtelet, dans toute l'Athènes classique, il y a une volonté absolue de conjurer... Tiens, du coup, nos mécanismes d'anticipation-conjuration, peut-être qu'ils peuvent jouer les uns dans les autres. Peut-être que la forme ville, à sa manière aussi, elle conjure-anticipe la forme État, mais d'une toute autre manière que les groupes dits primitifs. Voyez, ça se compliquerait rudement notre schéma déjà, parce que les groupes primitifs, ils conjureraient-anticiperaient la forme ville et la forme État. Mais la forme ville, d'une toute autre manière, elle conjureraient-anticiperaient la forme État. Et l’État, lui, il capturerait, étant l'appareil de capture, il capturerait les groupes primitifs, mais d'une toute autre manière, il capturerait les villes. On aurait donc un milieu de coexistence très riche pour expliquer les tensions, les luttes. Bon, je signale ça pourquoi ? Pourquoi je reviens alors à l'Athènes antique ? Bah, pour vérifier juste qu'en effet, dès l'antiquité, il y a de très bons auteurs qui remarquent ceci, qu'il faut pas confondre deux systèmes : un système Cité-ville et un système Palais-temple. Par exemple, la Crète, c'est vraiment un Empire, il y a un Empire crétois. Knossos, c'est vraiment un système impérial, c'est un système temple-Palais, Palais-temple. Mycènes qui, d'une certaine manière, prend modèle sur la Crète, on sent qu'il y a un décalage, c'est plus ça. Les grecs, ils savent pas. Je disais, il y a des Empires, il y a des formations archaïques impériales en Grèce, oui, d'accord. Mycènes, oui, d'accord. La Crète à l'horizon, etc. Et pourtant, on sent bien qu'il y a quelque chose d'autre là-dedans. C'est beaucoup plus un système Cité, déjà. Il y a une bonne page dans Vernant, où il compare Knossos et Mycènes et où il dit : mais c'est très différent, ça a l'air pareil, mais c'est très différent, c'est pas le même système. Bien plus, alors pour prendre un exemple plus gros, ce qu'on appelle l'Empire babylonien comparé à l'Empire égyptien. L'Empire babylonien, c'est pas un Empire. On dirait, là on essaye de faire du diagnostic, c'est pas un Empire, c'est un réseau de Cités. Pas possible de comprendre Sumer, par exemple, si l'on fait pas appel déjà, à, véritablement, un système urbain. Tandis que l’Égypte ça, c'est un système impérial, un système impérial archaïque. Alors vous me direz, oui mais il y a ville dès qu'il y a Empire et il y a embryon d'Empire dès qu'il y a ville. Oui et non. Parce que tout change si la ville est une compression de l'Empire ou si l'apparence d'appareil d’État est une extension de la ville. Tout change suivant la dominante. Je me rappelle encore un texte très beau de Braudel qui dit : comment expliquer, c'est très curieux, il dit, l'Orient, en Orient, l'Orient a toujours été un matériau rebelle au système urbain. Il donne les deux grand exemples : l'Inde et la Chine. Les villes, elles se développent jamais, elles sont complètement assujetties. Rebelle au système urbain, pourquoi ? Il arrive pas à prendre, le système urbain, dans l'Orient archaïque. Et pourquoi il prend pas dans l'Orient archaïque ? C'est évidemment parce que la ville ne s'y développe que comme une dépendance du Palais. En Inde, il y a le système des castes qui va être profondément résistant à l'organisation urbaine. En Chine, il y a le système du cloisonnement qui fait que les villes sont complètement assujetties. Assujetties à quoi ? A la forme impériale. En Orient, en très gros, je schématise, on pourrait dire : oui, si la ville prend pas, pour répondre à la question posée par Braudel, c'est parce que ce qui domine, c'est la forme Temple-Palais, pensez au vieux plan de Pékin. Pékin se développe vraiment comme une dépendance étroite du Palais. Là, vous avez vraiment l'assujettissement des villes à la forme État. Et ça, ça a été la solution orientale. Toutes les solutions sont bonnes, en gros, la solution orientale archaïque, c'est pour ça que nos fameux Empires despotiques, on les appelle depuis Marx « Empires asiatiques », bien qu'on les trouve ailleurs mais, c'est en même temps, et j'insiste sur la coexistence. Qui est-ce qui invente la forme ville alors, si on abandonne l'Europe au XIème XIIIème siècle qui sont déjà très, très tardives ? Qui est-ce qui invente la forme ville ? On peut répondre tout de suite : c'est la Méditerranée, c'est le monde égéen, c'est eux qui invente le monde urbain, le monde des Cités, avec les pélages, les carthaginois, les athéniens, tout ce que vous voulez, des peuples très, très, les phéniciens, des peuples très, très différents qui vont organiser le monde urbain, la forme ville, la forme Cité. Et pourquoi ? Sans doute parce qu'ils peuvent. Ils peuvent, pourquoi ? Parce que là, ça devient très curieux, l'appareil impérial capture, on a vu, il capture quoi ? Ne serait-ce que les graines sauvages des cueilleurs-chasseurs. Il essaye de capturer les villes, une fois que les villes existent. Mais les villes, qu'est-ce qu'elles capturent ? Vous vous rappelez que la forme archaïque d'Empire, elle constitue un stock, justement c'est de ce stock que vont sortir les hybridations. Le monde égéen, justement, d'une certaine manière, il profite du stock oriental, il profite du stock impérial, soit en le pillant, soit en le marchandant, c'est à dire en faisant du commerce. Il va développer sa solution à lui, la solution urbaine et son réseau de commerce. Bon, donc tout se passe comme si, alors, la forme ville ici échappait à la forme impériale archaïque, à la forme État, quitte à ce que l’État, à la suite d'une très, très longue, longue, longue histoire, rattrape la ville, remette la main dessus, la rediscipline. Bon, alors tout ça, je suppose que dans vos têtes vous devez avoir toutes sortes d'exemples d'une autre nature, au besoin la prochaine fois on reviendra dessus, je voudrais juste en arriver à un peu plus des choses de concept.

 

Supposons alors que la forme État et la forme ville, à la limite, si vous acceptez la masse désordonnée d'exemples que je viens de citer et mon invocation à Fernand Braudel, et bien, comment est-ce que conceptuellement on pourrait distinguer ces deux seuils ? Le seuil ville et le seuil... ? Le seuil État-ville, je l'appelai toute à l'heure seuil de consistance. Ben, je dirais, la différence, c'est ceci : en fait, il y a deux seuils, il y a deux seuils, il n'y en a pas un. La forme ville, on dirait – inventons des mots puisque là on en a besoin – on dirait que c'est un seuil de transconsistance. La forme État, je dirais que c'est un seuil d'intraconsistance. Bon, vous me direz, il n'y a pas de quoi... Deuxièmement, je dirais aussi bien, ça revient au même, et ça, dans leur livre, Fourquet et Murard le montrent très bien, la ville, c'est une notion absolument vide. Ce qui existe, c'est toujours un réseau de villes. La ville, elle est fondamentalement en communication avec d'autres villes. Il n'y a pas Lübeck, il y a Lübeck en rapport avec telle ville, telle ville, constituant la Hanse. Il n'y a pas telle ville d'Islam, il y a l'ensemble des villes islamiques dans leur rapport avec les Empires et leur rapport y compris de violence avec les Empires. Bon, il y a toujours, il n'y a pas, imaginez les, non pas capitales, les métropoles boursières. Bon, il y a Londres, il y a New-York, il y a etc., etc. C'est toujours une constellation, un réseau en constellation. Voyez, c'est en ce sens que je dis que c'est un phénomène de transconsistance. Et en effet qu'est-ce que c'est alors l'acte constitutif de la ville ? La ville, c'est un processus, reprenons ce mot puisque là aussi il nous est utile, c'est par là que c'est un phénomène de transconsistance, c'est parce que c'est un processus très spécial de déterritorialisation. Je veux dire, la ville, elle se déterritorialise. Qu'est-ce que ça veut dire ? Là, dans chaque cas, il faut que le mot ait un sens assez concret. La déterritorialisation d'une ville, c'est la fait que la ville, d'une manière ou d'une autre, se sépare, décolle de son arrière-pays. Le cas le plus célèbre, c'est quoi ? Les grandes villes commerçantes, la manière dont les grandes villes commerçantes non seulement décollent de leur arrière-pays mais annulent l'arrière-pays. Elles ne le connaissent pas. Elles sont tournées vers autre chose. Vers quoi ? Vers leurs réseaux à elles, vers leurs circuits à elles. D'une ville, il y a quelque chose qui entre et quelque chose qui sort. La ville, c'est un ensemble d'entrées et de sorties. C'est pour ça que je dis transconsistance et pas du tout intraconsistance. Braudel et d'autres, là aussi, ont trop insisté sur le rapport ville/route. C'est ça le réseau des villes. C'est pour ça qu'une ville ne peut jamais être pensée seule, séparément. Une ville est fondamentalement en communication avec une autre ville. Alors, déterritorialisation, ça se voit comment ? Bah, ça se voit avant tout dans les villes qui se lancent dans l'aventure maritime. Que ce soit Carthage, que ce soit Athènes, que ce soit plus tard Venise. Venise c'est le cas extrême puisqu'il n'y a même pas de terre ferme. C'est plus tard que Venise se tourne et fait sa fameuse conquête dite conquête de la terre ferme. C'est aussi une fragilité des villes, elles sont absolument comme plantées, détournées de leur arrière-pays. C'est évident qu'en cas d'attaque, elles peuvent pas compter sur un secours quelconque de l'arrière-pays. Bon, peu importe.

 

J'ai l'air de dire que dès lors toute ville est commerçante, mais évidemment non. Je dis, toute ville implique un réseau de quelque nature que soit ce réseau. En Grèce, par exemple, il y a tout un réseau de villes sanctuaires. La circulation de l'épopée, dès l'époque homérique, implique un réseau. Le circuit, il peut très bien être commercial mais il peut être également religieux, il peut être guerrier, il peut être tout ce que vous voulez, j'attribue aucune importance là, sans doute dans le cas des villes commerçantes, c'est particulièrement visible, mais je dis pas du tout que toute ville soit commerçante pour prévenir une objection, je dis que toute ville existe en réseau avec d'autres villes, que c'est par là un phénomène de transconsistance. Ce qui revient à dire quoi ? Il s'agit pour une ville d'instaurer, en rapport avec d'autres villes, ce qui n'exclue pas des guerres entre villes, il s'agit pour elle d'instaurer des circuits de déterritorialisation. Des circuits de déterritorialisation sur lesquelles évidemment quelque chose se reterritorialise : la marchandise ou bien l'objet de culte, ça c'est pas forcément commerçant, ou bien le livre, n'importe quoi, n'importe quoi. En d'autres termes, je définirais la ville comme un instrument de polarisation renvoyant nécessairement à d'autres villes. C'est un instrument de polarisation. Il est constitutif de circuits. Elle n'existe que par ce qui y entre et ce qui en sort. Elle est entrées et sorties et coexistence d'entrées et de sorties. Voyez bien, que c'est... Bon, pour régler les entrées et les sorties, c'est des magistrats. C'est une bureaucratie de réseau. Voyez bien pourquoi je dis, la forme État c'est tout à fait différent. La forme État, c'est un phénomène d'intraconsistance. Tout se passe comme si, là, vous isoliez un certain nombre de points. Vous isolez un certain nombre de points sur un territoire. Une ville, elle a pas de territoire, c'est pas son problème. Encore une fois, Venise n'a pas de territoire, Venise a des circuits. Sur son territoire, peu importe que le territoire soit dit naturel ou artificiel, frontière naturelle ou pas, ça c'est très secondaire, elle isole un certain nombre de points. Ces points peuvent être des villes si elle a su les maîtriser au moins relativement. Mais c'est tout à fait autre chose aussi. C'est des entreprises agricoles, c'est des traits linguistiques, moraux, culturels, c'est tout ce que vous voulez. Et la forme État, c'est ce qui assure la résonance de ces points qu'elle retient sur son territoire. En d'autres termes, mais sans y mettre une prévalence d'un élément ou de l'autre, si vous vous donnez un réseau de villes par commodité, on pourrait commencer par l'inverse, par la forme État, vous donnez un réseau de villes, la forme État va venir isoler un certain nombre de points-villes, les mettre en résonance avec des points d'une autre nature que ville, faire résonner le tout. C'est par là que dans la forme État, il y aura fondamentalement résonance des formations de pouvoir. Et la forme État, elle aussi, ce sera un processus de déterritorialisation, mais d'une toute autre manière. Je dirais que la déterritorialisation de ville qui appartient fondamentalement à la ville, en ville, on se déterritorialise, c'est une forme de la déterritorialisation, et ben, en ville, on se déterritorialise, comment dire, dynamiquement. C'est une déterritorialisation dynamique qui consiste précisément à se couper de l'arrière-pays. La forme État, c'est une déterritorialisation statique, et elle est pas moins profonde pour ça, pas moins puissante, au contraire. C'est une déterritorialisation statique en quel sens ? C'est que, au jeu des territoires occupés par les groupes dits primitifs ou par les bandes, au jeu des territorialités de bandes, la forme État suscite, moi quelque chose qui m'est fondamental, là je renvoie, parce qu'on en a parlé les autres années aux études de Virilio. L'acte fondamental de l’État, c'est l'instauration, ou c'est l'aménagement du territoire. C'est l'aménagement du territoire, c'est à dire, c'est la superposition aux territorialités de lignages, aux territorialités-lignages, d'un espace géométrique. C'est la raison géométrique d’État. C'est un type de déterritorialisation complètement différent. Cette fois-ci, le territoire devient objet, il y a déterritorialisation parce que le territoire est traité comme objet. C'est sur lui que passe l'aménagement d’État. Ou, si vous préférez, mais alors très mauvaise, pour expliquer tout... Quelle heure il est ? (réponse) Midi. Midi ? Pour expliquer tout, très mauvaise métaphore : voyez ce qu'on appelle en musique des lignes mélodiques, vous savez, des lignes mélodiques, horizontales. Vous pouvez marquer des points sur ces lignes mélodiques, des points qui seront contre-points. Ces lignes horizontales, je dirais que c'est le réseau des villes. Et puis, vous voyez, vous avez les coupes harmoniques, qui elles, sont verticales et définissent des accords, des accords sur les lignes horizontales. Ces coupes verticales, ça, c'est les aménagements d’État, c'est les formes État. D'où cette métaphore, là, très mauvaise métaphore, elle n'a qu'un mérite, c'est qu'elle fait bien voir la tension de la forme ville et de la forme État. Comment l'espèce de ligne mélodique des villes tend à échapper aux coupes verticales d’État et inversement, comment les coupes verticales d’État tend à casser l'espèce de circuit, mais à le casser sous quelle forme, le réseau des villes ? Et ben, en faisant surgir une différenciation fondamentale entre un marché intérieur et un marché extérieur. Ça, c'est une affaire d’État. C'est pas une invention de ville, le distinction d'un marché intérieur et d'un marché extérieur, parce que l'affaire de la ville, c'est la constitution d'un marché. Ça, oui. Que ce soit un marché religieux, un marché de n'importe quoi.

 

Voilà que j'ai quatre formations. Déjà, on avance. J'ai une formation de, formation dite primitive. J'appellerais formation primitive celle qui repose sur des mécanismes d'anticipation-conjuration. Là, je peux regrouper l'espèce de typologie sociale où tout coexiste que je cherchais. J'appellerais formation étatique les formations qui reposent sur des appareils de capture transversales, verticales, sur des appareils de capture qui vont évidemment, la capture portant et sur les territorialités primitives et sur les réseaux de villes, sur une partie. Troisièmement, j'appellerais formation ville les instruments de polarisation constitutifs des circuits. Tout ça coexiste, les États viennent recouper les circuits, les circuits traversent les États, etc. Vous voyez, j'ai donc des mécanismes d'anticipation-conjuration, des appareils de capture, des instruments de polarisation : faut tout pour faire un monde. Évidemment, qu'est-ce qu'il me faut encore ? Ben, ce qu'il me faut encore, c'est ce qui a existé de tout temps, là aussi, on n'a pas attendu le capitalisme pour ça, on n'a pas attendu le capitalisme pour des formations, et je vois rien d'autre pour une typologie sociale, en tous cas, ça, ça me suffit, des formations dites internationales. Dites internationales, c'est très mauvais comme mot, alors, ça veut dire quoi formations internationales ? Sans doute celles qui enjambent toutes les formations précédentes, qui les traversent, qui sont comme à cheval sur tout, qui passent partout, qui traversent tout. Je disais, on n'a pas attendu le capitalisme pour ça, on l'a vu l'année dernière avec la métallurgie, avec la métallurgie préhistorique ou la métallurgie néolithique plus exactement. Alors cherchons un mot plus satisfaisant puisque international, les formations internationales, ça veut pas dire l'ONU, ça veut pas dire la Société des Nations, ça veut dire des formations dont le propre est de traverser ou réunir des formations sociales hétérogènes au sens précédent. Alors cherchons un mot, il y a un mot qui me paraît très bon et qui est employé aujourd'hui, on appellerait ça les formations œcuménique. Œcuméniques puisque l'œcumène, c'est quoi ? C'est le monde habité. Il y a des formations qui traversent le monde habité. C'est pas du tout des formations homogénéisantes, et c'est là-dessus que je voudrais, c'est par là qu'elles ont leurs spécificités. Prenez une grande compagnie commerciale, qu'est-ce qu'elle a ? Elle est complètement segmentaire. Elle a des segments qui renvoient à tels appareils d’État, tels États. Prenez par exemple les grandes compagnies, à la naissance du capitalisme, ou bien prenez, suivant l'exemple qu'on avait analysé l'année dernière, ce qui se passe dans un processus métallurgique avec les forgerons qui font de la prospection, les forgerons de caravane, les forgerons nomades, les forgerons sédentaires, et là vous avez réellement une formation, c'est pour ça que les corps de forgerons, c'est tellement mystérieux, vous avez une formation œcuménique. Elle passe nécessairement par. Elle a un secteur de bandes. Pensez aux grandes compagnies commerciales, ils ont des secteurs de bandes qui sont vraiment terribles. Prenez tout ça, il y a des segments de bandes, il y a des segments d’États. Pensez aux grandes découvertes, ce qu'il y a de marrant dans tous ces voyages, dans ce... Vraiment se lance le thème, alors s'affrontent les États et les villes, les deux formes, pour la découverte, pour les grandes découvertes. Mais, dans les grandes expéditions, vous avez des secteurs de bandes, avec de véritables bandits. Vous avez un coup le Roi d'Espagne, vous avez Christophe Colomb, c'est bizarre tout ça c'est très, très curieux, vous avez les primitifs qui viennent là-dedans, sous quelle forme ? Exterminé ? Pas toujours sous forme de types à exterminer. Il y a des ententes. Qu'est-ce que, dans un grand truc commercial, les nomades, quel rôle ils jouent ? Il y a un segment nomade. Et si ils sont pas d'accord ? Je dis, une formation œcuménique ne procède jamais par homogénéisation. C'est pas vrai. C'est une formation sociale d'un type très particulier en ce sens que, au contraire, elle est à cheval sur des formations hétérogènes. Et c'est ça qui fait son pouvoir dit œcuménique, c'est à dire que ça marche partout, sa prétention universaliste. Le prétention universaliste, c'est jamais une prétention à l'homogénéité, pas du tout. Prenez le cas du christianisme, qu'est-ce qui fait la prétention œcuménique du christianisme ? Qu'est-ce qui fait qu'il se présente comme la religion de l'œcumène malgré toute l'invraisemblance de la chose ? C'est en partie cet aspect. Et pour l'Islam, faudrait voir aussi comment ça s'est passé. Mais, dans le cas du christianisme, c'est en même temps qu'il devient religion d'Empire donc qu'il s'intègre absolument, vraiment à l'appareil d’État fort (coupure)

 

Je dis que la prétention universelle d'une formation sociale vient fondamentalement de sa capacité à digérer des formations sociales hétérogènes. D'un certaine manière, c'est évident. Je veux dire, est-ce que ça se passe pas aujourd'hui de la même manière ? Les États, on nous dit par exemple, je me fais tout de suite une objection. Le capitalisme, est-ce qu'il procède pas à une espèce d'homogénéité ? Et ben, on aurait tendance à dire oui, oui à partir d'exemples très précis. Je veux dire les fameux ethnocides qui n'ont pas manqué. Le grand thème de l'ethnocide des sociétés dites primitives, bien. A un niveau plus évident encore, la manière dont le capitalisme n'a pas supporté les Empires évolués. La guerre 14-18 marque la fin des deux grand derniers Empires évolués, à savoir l'Empire ottoman et l'Empire autrichien. Pourquoi il supporte pas ? Finalement, ça allait pas, ça pouvait pas marcher. C'est une histoire passionnante parce qu'elle est à la base, non, elle est un facteur très important dans l'histoire palestinienne, dans l' histoire actuelle des palestiniens, c'est précisément la période du mandat britannique pendant laquelle se constitue le sionisme et les premiers achats de terres par les sionistes, les premiers achats de terre arabe par les sionistes. Or, le mandat britannique, pendant un certain temps, essaye de continuer de fonctionner sur le mode de l'Empire ottoman. Ça dure pas longtemps, il peut pas. Je veux dire, là les exigences les plus élémentaires du capitalisme fait que l'Empire ottoman était pas, était un élément, comme tout à l'heure on disait, il y a des éléments, il y a des milieux qui sont rebelles à la forme ville, l'Empire évolué, c'est pas du tout une bonne formule pour le développement du capitalisme. Donc à première vue on se dirait, à propos de toutes sortes de cas : bah oui, l'homogénéité, elle se fait. L'homogénéité des États, ça se fait. Et bah, il me semble pas du tout en fait. Et peut-être qu'on sera amené, là je lance une analyse seulement pour plus tard, c'est à dire qu'on sera amené plus tard à beaucoup mieux distinguer ces choses là, à savoir, je crois pas qu'il y ait tendance à l'homogénéisation des États. Ce qui est vrai, c'est qu'il y a qu'un seul marché. Le capitalisme amène l'existence d'un seul marché mondial. Peut-être, faudra voir si avant c'était comme... Mais je crois pas. L'existence d'un seul marché mondial, peut-être est-ce que c'est une caractéristique fondamentale du capitalisme puisque, vous savez bien, il n'y a pas de marché socialiste spécifique. En revanche, une fois dit qu'il y a un seul marché mondial, on peut dire dès lors que tous les États jouent, dans une certaine limite... Est-ce qu'on peut le dire ? On sait pas,. On pose la question. On pourrait dire, peut-être que tous les États quels qu'ils soient, par rapport au marché mondial unique du capitalisme jouent le rôle de quoi ? Cherchons un mot, disons, très vite, peu importe ce que ça veut dire, de modèles de réalisation. On dirait, là aussi c'est une métaphore mathématique mais on dirait qu'ils sont à la rigueur isomorphes. Et encore, c'est bien douteux que les États socialistes soient isomorphes aux États capitalistes. Mais on peut dire que les États du tiers monde ou certains États du tiers monde sont isomorphes aux États du centre. On peut dire des choses comme ça, peut être, enfin on verra plus tard, c'est une question que je pose. Mais en tous cas, même si l'on supposait une certaine isomorphie des États nécessaire dans le capitalisme en fonction du marché mondial cette isomorphie n'a pas du tout comme objectif d'homogénéiser. Pas du tout. Bien plus, on aura à se demander si dans le capitalisme il n'y a pas lieu de distinguer deux choses, à savoir le capitalisme comme mode de production et le capitalisme comme rapport de production. Ce qui est à la rigueur homogène, et encore j'en suis pas sûr, ce sont les États où le capitalisme se réalise comme mode de production. Mais le capitalisme peut très bien s'effectuer comme rapport de production sans se réaliser comme mode de production. Il peut être pleinement le rapport de production dominant et se concilier avec des modes de production non-spécifiquement capitalistes. Je pense par exemple qu'un des auteurs modernes qui est allé le plus loin précisément dans ces analyses et notamment du tiers monde, c'est Samir Amin. Or, Samir Amin dit une chose qui va nous intéresser beaucoup du point de vue où nous en sommes. Dans tous ses livres, il soutient perpétuellement la thèse suivante : il n'y a pas de théorie économique des relations internationales, même quand ces relations sont économiques. Il n'y a pas, et pourtant Samir Amin est d'un marxisme très, très scrupuleux – je dis et pourtant, j'ai pas à dire et pourtant parce que c'est très, très marxiste cette position – il n'y a pas de théorie économique des relations économiques internationales, des relations internationales, même quand elles sont économiques. Pourquoi ? Parce que les relations économiques internationales font intervenir des modes de production différents même si le rapport de production est capitaliste. Or, il n'y a pas de théorie économique des formations sociales différentes. C'est donc l'hétérogénéité des formations sociales qui va garantir, qui va non pas du tout contredire mais garantir la spécificité de la dernière formation sociale que j'avais à considérer, à savoir les formations sociales œcuméniques. Si bien que là, vous avez un champ de coexistence perpétuel. Pensez même à ce qu'on appelle un mouvement artistique. Un mouvement artistique, c'est quoi ? En quoi il est œcuménique ou international ? Vous y trouverez ses formes État, vous y trouverez ses formes ville, vous y trouvez ses formes bande, vous y trouverez ses formes primitif. Tout mouvement artistique international a, à la lettre, son art nègre, a, à la lettre, son pouvoir d’État, a à la lettre, ses bandits. Tout. Prenez la période du cubisme ou bien du surréalisme. Le dadaïsme, c'est vraiment, je dirais, alors là pour être... Toute cette période très agitée, le dadaïsme, c'est une histoire de réseau urbain avec des bandes urbaines. Quand le surréalisme arrive, c'est vraiment la capture des villes. André Breton, il se prend pour un homme d’État, bon, c'est une autre forme. La forme surréaliste est absolument distincte de la forme dadaïste. La découverte ou l'exploitation d'arts dits primitifs en même temps, tout ça c'est, c'est toujours comme ça que procède l’œcuménisme. Vous y trouvez toutes les formations qui se travaillent les unes dans les autres, qui se chevauchent, il faut savoir dans quel segment vous êtes vous, et avec des luttes, des luttes abominables entre tous ces, toutes ces formations. C'est donc ça que j'appelle champ de coexistence.

 

Si bien que si vous avez, si vous m'avez compris, c'est tout simple maintenant. On accepte, mais la prochaine fois, on verra ça, on verra, vous me direz ce que vous en pensez de tout ça, je parlerai beaucoup moins la prochaine fois, on accepte ça. Quelle heure il est ? (réponse) Midi et quart. (Deleuze) Midi et quart ? Je vais finir. On accepte tout ça : coexistence de toutes ces formations. Vous voyez, j'en retiens cinq, si vous m'en trouvez d'autres, parfait. Donc les formations centrées sur anticipation-conjuration, sur appareil de capture, sur instrument de polarisation, sur... Quoi ? Moins vite ? Alors... Ah non, j'en trouve pas cinq, j'en trouve que quatre. Alors... Ah non ! J'en avais cinq ! Ben oui, mais il y en a une qui a disparu. (voix de femme) Ben non, il y en avait quatre. (Deleuze) Il y en a quatre ? (voix de femme) Ben il y a cinq minutes, il y en avais quatre. (Deleuze) Oh oh ! Ah bon ? Ah bah alors ! Ah bah il n'y en a plus que quatre... Ça fait rien... Donc, mais les groupes primitifs, ça existe pas. Il y a simplement des formations d'anticipation-conjuration. Appareil d’État, ça existe pas, il y a des appareils de capture. Ville, ça existe pas, il y a des réseaux, c'est à dire des instruments de polarisation. Formations internationales, ça existe pas, il y a des formations œcuméniques. Et voyez, c'est toujours la catastrophe quand on projette sans précaution une forme sur une autre, c'est très, très fâcheux. Par exemple, ceux qui supposent, on a toujours tendance, je dis pas ça... Je dis ça pour moi, on a toujours tendance à se dire : ah ! La politique financière mondiale, elle est élaborée par un groupe, la trilatérale là, je sais pas quoi... Rien du tout. C'est pas que ce soit moins dangereux, mais c'est évident qu'on peut pas projeter la forme État sur la forme œcuménique. Pas du tout. De même, on peut pas projeter la forme ville sur la forme État. Il n'y a pas du tout... C'est pas ça, il faut au contraire faire une typologie très, très... Si l'on veut comprendre jusqu'où va notre malheur, on s'aperçoit que l'ennemi est multiple, qu'il n'y en a pas un. Faut pas se dire qu'il y ait quelqu'un qui décide de ce que va devenir le dollar, non, justement, les formations œcuméniques, elles dominent jamais leurs machins. Et les appareils d’État, ça va pas loin leur sphère de, leur sphère de domination. Alors si vous acceptez ce schéma, voilà exactement où on en est maintenant, on peut plus reculer. Bon, on dit tout ça coexiste, très bien mais sous quelle forme ? Comment est-ce possible ? Comment est-ce possible et surtout, comment imaginer alors, repartir à zéro, au point où on en est. Comment imaginer, et enfin ça va devenir une histoire plus concrète que je voudrais, comment imaginer ces groupes primitifs qui à la fois anticipent et conjurent. L'appareil d’État est déjà là mais eux, ils l'ont pas, ils l'anticipent mais surtout ils le conjurent. Il vont se faire capturer ou ils se sont déjà fait capturer par lui, ils ont une sphère d'autonomie très... Qu'est-ce qu'ils font ? Et en effet, même pour que l'appareil d’État soit concevable, je disais, il faut bien que ces primitifs, que ces groupes dits primitifs aient des rapports quelconques les uns avec les autres, c'est à dire, aient déjà des rapports d'échanges, aient déjà... En tant que groupes primitifs ne comportant pas encore d'appareil d’État ou n'en comportant pas pour leurs comptes, il faut bien qu'ils échangent des choses. Sur quelles bases ? Si bien qu'on a l'air de changer complètement de problème mais ce sera notre problème la prochaine fois, sur quelles bases et comment concevoir la vie de deux groupes primitifs l'un par rapport à l'autre ? Une fois dit que nous nions d'avance, sans aucune raison, nous nions ce que les ethnologues appellent l'autarcie, ces groupes là, que chacun de ces groupes soient autosuffisants. Nous disons : non, c'est pas possible tout ça, ils étaient tous en coexistence, pour une raison simple, c'est que si les appareils d’État coexistent déjà avec les groupes primitifs, ça va de soi que les groupes primitifs, d'une manière ou d'une autre, sont en rapport avec les appareils d’État dont ils se méfient comme de la peste et ne serait-ce que par l'intermédiaire des appareils d’État, déjà en rapport avec d'autres groupes primitifs. Or c'est là que je voudrais que d'ici la prochaine fois, je voudrais que vous réfléchissiez à quelque chose. Donc, le point où on en est, si je repars à zéro, c'est : il nous faut une nouvelle théorie de l'échange applicable à des échanges que l'on pourrait appeler « échanges primitifs ». Comment des primitifs peuvent-ils s'échanger quelque chose ? C'est marrant, voilà, je pense alors à une fameuse théorie de l'économie politique. Dans les manuels d'économie politique, on nous dit très souvent : voilà, il y a trois théories de la valeur, voilà il y en a trois et non pas quatre, comme ça, c'est... Il y a une théorie bien connue sous le nom de théorie de la valeur-travail où la valeur, d'une manière ou d'une autre, s'explique par le travail. C'est la théorie classique. Et surtout pas la théorie marxiste parce que, de quelque manière que Marx la prenne et la renouvelle, ce n'est pas là sa nouveauté. L'économie politique classique est fondée sur la valeur-travail. Et puis il y a une théorie : la valeur-utilité, ce qui déterminerait la valeur de quelque chose, c'est son utilité et non pas le travail qui y est incorporé. C'est la théorie dite utilitariste. Et puis il y a une drôle de théorie qu'on appelle néo-classique ou marginaliste et qui dit : ben, c'est ni l'un ni l'autre. La valeur ne se fonde ni sur le travail, ni sur l'utilité mais sur l'utilité marginale, d'où l'expression marginalisme. Alors je vous demande très instamment, pour ceux qui savent déjà de l'économie politique, de revoir un peu ces histoires de marginalisme. Utilité marginale, quand on lit, c'est très simple, c'est l'utilité du dernier objet. C'est l'utilité du dernier objet. Alors on dira que par exemple l'utilité marginale dans l'échange, c'est l'utilité comparée du dernier objet échangé. Pourquoi ils introduisent cette idée du dernier ? Les marginalistes, ils auront une importance dans l'économie politique fondamentale, essentielle. Encore une fois, tout le néo-classicisme, c'est le marginalisme. C'est ce thème du dernier, le dernier comme déterminant la valeur de l'objet d'échange. Le dernier objet échangé, qu'est-ce que ça peut vouloir dire ? Or je viens de me rendre compte, j'ai été trop abstrait aujourd'hui. Je voudrais juste terminer sur le point suivant pour que vous y pensiez. Et je dis qu'on laisse ça, surtout que je préfère attendre la semaine prochaine que vous aillez revu vos manuels, ou en fait un petit nombre d'entre vous ait consenti à le faire. C'est pour ça, je me dis, changeons ! C'est une question de méthode, on se dit : bon, marginalisme, si vous aviez à passer le bachot et que vous aillez comme sujet « Qu'est-ce que le dernier ? », vous diriez : bon, bah il faut que j'utilise le marginalisme. Si vous en savez rien, vous dites : bah, oui... Vous l'utilisez discrètement. Mais pour arriver à se débrouiller, faut jamais rester dans un truc trop technique. Je me dis le dernier, c'est très marrant, il suffit d'aller au café pour avoir des idées. Parce que j'oublie le marginalisme et je me dis : le dernier... Trois types au café : « Allez, c'est le dernier verre. » Ça a l'air d'avoir aucun rapport, ben j'en suis pas sûr du tout. Les marginalistes. « C'est le dernier verre !  C'est le dernier ! » L'autre dit : « ah non non non, non non, non non, je, je... Non, non. » Alors, on se moque de lui, on dit : « ah t'as peur de bobonne ! Tu vas te faire gronder chez toi ! » Il y a une espèce d'évaluation collective, une espèce d'accord collectif du dernier et la valeur du dernier. Autre exemple : une des choses les plus abominables du monde, une scène de ménage. On aura trois scènes comme ça. Quatre scènes. On aura la scène marginaliste mais avec trois scènes plus concrètes. Celle du café, c'est le dernier verre. La scène de ménage : « Tu n'auras pas le dernier mot ! » Ou bien : « Le dernier mot, c'est moi qui l'aurait ! » C'est bête. « C'est moi qui aurai le dernier mot ! » « Non, tu l'auras pas le dernier mot ! » Qu'est-ce que c'est le dernier mot d'une scène ? Ou bien alors, le dernier amour. Qu'est-ce que c'est le dernier amour ? Je me dis, à propos de la scène de ménage, mais il faudrait vraiment que vous vous y mettiez là-dessus parce que moi, je parie que les marginalistes ne disent absolument pas autre chose que ce que les types se disent au café, c'est prodigieux, que il y a un drôle de truc dans la scène de ménage, c'est pour ça que c'est une belle saloperie. Chacun des deux, là vous avez une situation d'échange, ils échangent des mots. Bon, chacun des deux a une certaine évaluation, à mon avis, une évaluation du point où il ne faut pas aller trop loin. Qu'est ce que c'est ce point où il faut pas aller trop loin ? C'est que tout se passe comme si la scène de ménage, c'était comme un bain. Ils font la scène de ménage et puis ils en sortent tout frais. Les autres sont effarés, les gens qui ont assisté à ça, parce que ça se fait en public, ils sont effarés, ils se disent : « Mais bon dieu, où est-ce qu'on est ? » Et au moment où les spectateurs, les auditeurs, vont trembler, la scène s'apaise, c'est fini. C'est fini, on sait que ça va reprendre dans une demi-heure. A peine on s'est dit : « ouf, ça y est », bon, ça repart. Dans chaque cas, il y a une espèce d'évaluation : ne pas aller trop loin pour... Bon, il y a une évaluation du dernier objet qui dans ce cas là est un mot. Et dès le début, c'est ça qui m'intéresse, que dès le début de la scène de ménage, la scène de ménage comprend et l'évaluation au moins approximative chez les deux du dernier mot au-delà duquel ça irait trop loin et du temps nécessaire mis à atteindre le dernier mot. Il s'agit pas d'y arriver trop vite, sinon la scène de ménage fonctionnerait pas. Pour le dernier verre, je dis de même que c'est dès le premier verre de la série qu'il y a une double évaluation collective, évaluation collective et du dernier verre, au bout de combien, et du temps nécessaire, il s'agit pas de rester ni trop longtemps, ni pas assez longtemps au café. Je dis, est-ce que dans les échanges primitifs, il n'y a pas en effet une évaluation du dernier qui serait fondamentale dans l'acte d'échange, vous voyez ? Mais ce serait bon de passer par des exemples très précis. Et est-ce que les marginalistes nous disent autre chose lorsqu'ils disent que c'est le dernier objet, c'est la valeur du dernier objet, l'objet marginal, qui fixe la valeur de toute la série ? Le banquier Chalandon, qui nous cache moins de choses que le Premier Ministre Barre, disait récemment sur le pétrole, tout le monde sait qu'on vous ment, il disait. C'est très normal que la valeur, elle soit fixée sur le coût de production du dernier objet. Qu'est-ce que c'est, dans le cas du pétrole, le coût de production du dernier objet ? C'est le prochain, le presque prochain, le futur pétrole marin, vous voyez ? La montée du pétrole est très liée à la découverte du pétrole marin. Qu'il y ait une montée du cours du pétrole en fonction de la valeur du dernier objet, à savoir, ça va de soi que le pétrole des sables a toute raison de s'aligner, c'est un mécanisme qu'on apprend dans les manuels d'économie politique, mais vraiment élémentaires, que quant au coût de production, un objet étant donné, les coûts de production s'alignent sur le plus haut coût de production. Donc il y a des mécanismes régulateurs qui interviennent, etc. bien sûr. Mais il y a eu un discours pas croyable de Chalandon, il disait : mais quoi, mais évidemment, c'est évident, le pétrole il était sous-payé. Les pays, les États du centre, bah oui, les États du centre, ils ont toujours sous-payé le pétrole, maintenant, c'est fini. Mais c'est fini parce que le pétrole va aligner son coût de production sur la production du pétrole marin qui va entrer en cours. C'est encore un coup des anglais, quoi. On dit que c'est un coup des arabes, mais c'est un coup des anglais. Oui, c'est eux, c'est eux. La faute aux anglais, quoi. Voilà. Enfin voilà, bon bah la suite la prochaine fois.  

Publicité
Publicité
Commenter cet article
Publicité