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Le blog de Tim.

Ce que je pense.

Dieudonné est-il antisémite ?

Publié le 21 Décembre 2013

A la fin des années 90, deux humoristes, un noir et un juif, Élie et Dieudonné, ont incarné une certaine nouveauté dans le paysage de l'humour français. Un de leurs sketchs les plus célèbres reposait sur une dispute entre un noir et un juif. Tournant en dérision un communautarisme qui commençait à poindre, ce sketch, en plus d'être drôle, était presque visionnaire.

 

Au début du sketch, un enfant joue au ballon. Un autre le rejoint en lui disant : « je te cherchais » : ils se connaissent. Ces deux enfants sont donc deux amis, du moins deux potes. S'ensuit une dispute sur le ballon : « prête moi ton ballon », « non, c'est mon ballon ». Dispute habituelle entre enfants qui débouche sur une bagarre. Les deux enfants partent chacun de leur coté en pleurant. Les deux pères apparaissent alors et reprennent la dispute là où les enfants l'avaient laissé. La dispute ne porte rapidement plus sur le ballon mais sur l'appartenance communautaire. Le juif est raciste des noirs et le noir est antisémite. Le sketch se termine par la même bagarre entre les deux pères que celle qui avait conduit aux pleurs des deux enfants.

 

Dans ce sketch, Dieudonné tient clairement des propos antisémites et Élie des propos racistes. Pourtant, il n'est jamais venu à l'idée de quiconque à l'époque de dire que Dieudonné était antisémite, ni qu'Élie était raciste. Cela s'explique non pas tant par la présence de l'un ou de l'autre qui ferait figure de caution morale que par la structure du sketch. En effet, le sketch est structuré en miroir, la relation entre parents reflétant celle entre enfants. La parole raciste ou antisémite est ainsi ridiculisée, rendue à sa teneur infantile. Toutefois, si la chamaillerie des enfants est le point de départ de l'affrontement entre un raciste et un antisémite, on sait que les deux enfants sont en fait des potes puisque l'un dit à l'autre : « je te cherchais ». Les parents racistes et antisémites sont donc des enfants, mais d'un genre différent que leurs enfants, peut-être encore plus des enfants que leurs enfants. Leurs enfants sont potes et se chamaillent, les parents se haïssent. Dans ce sketch, la parole ouvertement antisémite de Dieudonné est légitimée, justifiée par l'humour et par le sens du sketch, tout comme celle, raciste, d’Élie. Nous sommes devant deux acteurs qui jouent un rôle, dans le cadre d'un sketch dont le sens est une condamnation du racisme et de l'antisémitisme assimilés à de l'infantilisme. Est-ce une bonne analyse ? Racisme et antisémitisme sont-ils de l'infantilisme ? La question n'est pas là. Toujours est-il que le sketch est au moins drôle, même si l'analyse qu'il sous tend n'est pas et ne peut pas être une thèse élaborée sur le racisme et l'antisémitisme. On a au moins une certitude : ni l'un, ni l'autre ne pense ce que son personnage dit, puisque les deux personnages qu'ils interprètent sont ridiculisés.

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Un autre sketch a constitué un basculement dans la carrière de Dieudonné. Celui dans lequel il interprète un colon israélien. La même méthode que dans le sketch précédent est appliquée : il s'agit encore une fois de jouer un personnage pour le tourner en ridicule. Cette fois-ci, c'est un colon israélien qui défend « l'axe du bien américano-sioniste » et qui termine son discours par un salut nazi accompagné de la locution « Isra-heil », référence au « heil Hitler » nazi. Comme dans le sketch précédent, on comprend directement que Dieudonné joue un rôle et qu'il n'est pas lui-même un colon israélien. Néanmoins, à la différence du sketch précédent, l'interprétation du colon israélien est clairement caricaturale. Les discours des personnages racistes et antisémites du sketch précédent correspondent à peu près à des discours racistes et antisémites classiques. Dans ce sketch du colon israélien, il y a au contraire une proposition implicitement formulée : les colons israéliens sont équivalents aux nazis. Ce second sketch est porteur d'une affirmation politique assez brutale. Pour faire un parallèle, ce serait comme si le personnage raciste du premier sketch disait qu'il allait voter PS pour être débarrassé des noirs, sous-entendant que les socialistes sont racistes. Il est évident qu'une telle phrase dans le sketch aurait suscité un tollé. De la même manière, l'allusion de Dieudonné à l'idée selon laquelle les colons israéliens sont comparables aux nazis a suscité un tollé. Peut-on dire, à ce stade, que Dieudonné est antisémite ? Il me semble que l'antisémitisme n'est pas encore caractérisé. Un violent anti-sionisme, une critique, même démesurée, de l’État d'Israël ne sont pas de l'antisémitisme.

 

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Il faudra attendre, non plus un sketch, mais une interview de Dieudonné par une télévision iranienne pour pouvoir se convaincre de l'antisémitisme de ce triste clown. Dans cette interview, il affirme, entre autres inepties, que « les sionistes ont tués le Christ ». Le sionisme est un mouvement politique né à la fin du XIXème siècle. Un tel anachronisme ne peut se comprendre que si l'on admet l'équivalence sionistes = juifs. La critique politique des décisions prises par l’État d'Israël peut prendre des formes extrêmes qui ne relèvent pas de l'antisémitisme mais de la prise de position politique. En revanche, si l'on amalgame sionistes et juifs, l'anti-sionisme devient de l'antisémitisme. Il y a de nombreux juifs qui ne sont pas sionistes et notamment tous les juifs qui ont vécu avant l'existence même du sionisme. Il y a aussi de nombreux israéliens qui ne sont pas juifs. On peut être sioniste et souhaiter une solution politique au conflit avec les palestiniens et la reconnaissance de l’État de Palestine. Dieudonné est devenu le père dont il jouait le rôle dans le premier sketch, ce père dont il critiquait l'infantilisme, le binarisme simplificateur.

 

Dieudonné joue habilement de sa méthode comique et ses attaques contre les sionistes qui sont, en réalité, désormais, des attaques contre les juifs, bénéficient du paravent de son statut de comique. « Il joue un rôle, il ne dit pas vraiment ce qu'il pense, il provoque, etc. » diront ses défenseurs. Et de telles défenses peuvent sembler justifiées si l'on se base sur l'analyse de ses premiers sketchs et de la méthode comique qu'il a développé avec Elie Sémoun. Pourtant, il y a quelques temps qu'il a réellement traversé le miroir et qu'il est réellement devenu le personnage d'un de ses sketchs. Ce n'est pas parce qu'il est interdit d'être antisémite ou raciste qu'il est impossible de l'être, bien au contraire. Et j'ai bien peur qu'à l'heure actuelle, une large part de son public soit entraîné sur un terrain glissant.

 

N. B. : Pour que les choses soient bien claires, mon propos n'est pas ici d'accuser Dieudonné d'antisémitisme tout en prenant la défense de l’État d’Israël. Bien au contraire, ma position sur ce point est parfaitement résumée dans deux textes du philosophe Gilles Deleuze : « Grandeur de Yasser Arafat » et « Les Indiens de Palestine ». Néanmoins, force est d'admettre que si la comparaison entre le massacre des indiens par la jeune nation américaine et le massacre des palestiniens par la jeune nation israélienne est, à mon sens, justifiée, celle avec le massacre des juifs d'Europe par les nazis est fausse et odieuse. Pour la justification de cette différence, je renvois aux textes de Deleuze et à un fait historique : à la différence du massacre des indiens par les colons européens en Amérique, le massacre en Europe par les nazis a été mis en œuvre de manière industrielle, en s'inspirant des méthodes fordistes de production et, pour la première fois, la mise à mort était accompagnée de statistiques, de calculs, afin d'aboutir au meilleur rendement. On passe du massacre artisanal au massacre productiviste. Oui, le massacre qui a eu lieu en Europe pendant la seconde guerre mondiale a atteint un degré de développement et de sophistication unique.

 

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