Je vous propose, au début de cette année, c'est à dire pendant un trimestre ou un peu plus d'un trimestre, de traiter, dans le prolongement de ce que nous avons fait l'année dernière – mais ceux qui l'année dernière n'étaient pas là : aucune importance – de traiter dans le prolongement de l'année dernière ce qui nous restait à faire et que nous n'avions pas eu le temps de faire. Je m'expliquerais un peu mieux tout à l'heure, mais, ce qui nous restait à faire, c'était une certaine conception de l'appareil d’État, une série d'études et d'analyses sur l'appareil d’État, une fois dit que je voudrais que l'analyse ne se réduise pas à ce qui se passe actuellement mais comporte et surtout débouche sur ce qui se passe actuellement car chacun y est sensible que l'année commence à tout égard et à cet égard en particulier, commence comme sombre et même très sombre. Alors donc ça nous occuperait un certain temps, si ça vous convenais, ces analyses concernant l'appareil d’État en liaison avec ce qu'on avait fait l'année dernière. Ensuite, qu'est ce qui se passerait ? Ça dépendrait beaucoup de vous. Moi, je souhaite que les sujets viennent de vous. J'aimerais bien revenir – le temps que ça nous prendra ça, l'appareil d’État, ça nous prendra un trimestre ou au grand maximum un semestre – mais que le reste du semestre on fasse, à votre demande, des choses sur des auteurs dont vous avez besoin. Moi j'aimerais bien revenir, qu'on revienne aussi un peu sur des auteurs littéraires par exemple. On fait trois séances ou deux séances sur Beckett, on fait deux séances sur quelqu'un d'autre, soit moi soit un autre suivant nos compétences à chacun, mais là il faudrait que... ou bien des philosophes, ou bien des notions, tout ça, bon, enfin on aura toujours de quoi faire. Mais, ça, ça implique que ce soit vous. Et puis, tout, tout... Déjà pour l'appareil d’État j'aurais très besoin de vous parce que l'année dernière, une chose qui marchait bien, ça marche de mieux en mieux, sur ce qu'on a fait l'année dernière, surtout à la fin, il y en a beaucoup d'entre vous qui m'ont apporté beaucoup beaucoup, beaucoup de choses. Alors si ça pouvait se faire de la même manière pour l'appareil d’État...
Donc aujourd'hui, je voudrais juste me contenter de rappeler très brièvement ce qu'on avait fait l'année dernière, pourquoi l'appareil d’État s'enclenche là dessus et en même temps rassurer ceux qui n'étaient pas là l'année dernière et qu'ils s'aperçoivent bien qu'il n'y a aucun besoin de savoir ce qu'on a fait l'année dernière pour suivre cette année. Mais il faut juste qu'ils aient les principes de base de l'hypothèse dans laquelle nous étions. Alors, c'est par là que je commence, cette manière dont nous avons été amenés à poser, mais on s'était bien gardé, et on n'a pas eu le temps et heureusement, heureusement, on n'a pas eu le temps de le résoudre le moins du monde, de poser un certain problème qui nous paraissait le problème de l’État. Qu'on puisse le poser de mille autres manière, ça va trop de soi. Mais nous, on avait été amené à partir, et ça nous avait occupé toute l'année dernière à peu près, à partir d'une espèce d'opposition abstraite – je dis bien abstraite parce que ça va de soi, ce serait pas une objection de dire : « mais concrètement, ça se mélange », évidemment ça se mélange – d'une espèce d'opposition abstraite entre ce qu'on appelait en gros la machine de guerre et ce qu'on appelait l'appareil d’État ou, on y donnait déjà un nom pour s'y repérer d'avantage, l'appareil de capture. Et on disait : « la machine de guerre et l'appareil de capture ou l'appareil d’État, c'est pas du tout pareil. » Bon. Et – c'était comme ça, une hypothèse – la manière dont on essayait de développer cette hypothèse était ceci que même historiquement, la machine de guerre a été, si on la prend vraiment à la lettre, la machine de guerre a été l'invention de l'organisation nomade. C'est eux qui ont inventé la machine de guerre. Je ne dis pas, comprenez tout de suite dans quel sens on va, je ne dis surtout pas qu'ils ont inventé les armées. Les armées, la machine de guerre, c'est sûrement lié, mais aucune raison de croire que c'est la même chose. Nous supposions que ce sont, c'est l'organisation ou la composition nomade qui a inventé la machine de guerre. Est ce que c'est bon ? Est ce que c'est pas bon ? On avait déjà renoncé à choisir ce qui était le pire entre les appareils de capture, les machines de guerre, tout ça, rien ne pouvait être très très bon dans tout ça, mais ce qui nous frappait c'était que, s'il est vrai que les nomades ont inventé la machine de guerre, c'est dans des milieux précis, dans des conditions déterminées et dirigées justement contre les appareils d’État et que la machine de guerre ça a été une espèce de riposte, de parade aux appareils d’État, aux appareils de capture, même si les deux sont entrés dans des rapports très complexes, des intimités très complexes où, par exemple, les machines de guerre nomades ont formé des États, où les États se sont appropriés les machines de guerre. C'était pas notre sujet. Si, c'était notre sujet : ça, ça faisait parti des mélanges concrets qu'il fallait analyser concrètement, mais du point de vue des oppositions polaires, ces espèces d'oppositions abstraites. Je rappelle, parce que c'est ça qui nous a tenu toute l'année, on disait : « bah oui, la machine de guerre, elle implique d'abord... » la question c'était pas de la définir par la violence. Pourquoi ? Parce que la violence, vous en trouvez partout. Faudrait, et un de nos objets cette année, évidemment, ce sera – il y a beaucoup d'auteurs, c'est pas des sujets qu'on découvre, il y a beaucoup d'auteurs qui s'occupent de ça – mais un de nos sujets cette année ce sera, à notre manière, essayer de distinguer les formes, les types de violence. Exemple, qui nous touche évidemment et qui touche beaucoup de problèmes historiques : la violence de police, c'est pas la même que la violence d'armée. La violence d’État, c'est pas la même que la violence de guerre, non. Bien entendu, elles peuvent se mélanger. Mais enfin, nos oppositions polaires, elles consistaient en quoi ? Elles consistaient à dire que la machine de guerre nomade se développe dans un type d'espace très particulier. Et là on insistait beaucoup, beaucoup et ça m'intéressait et si je fais ce résumé là aujourd'hui au lieu de commencer directement c'est parce que j'exclus pas que grâce à vous, on ait besoin de revenir, alors de relancer comme de reprendre à zéro une de ces notions si entre temps certains d'entre vous y ont réfléchi, ont d'autres choses à... En tous cas du point de vu de la première opposition polaire, j'arrivais à dire quelque chose comme ceci : « bah oui, la machine de guerre nomade, elle se développe dans un espace qu'on pourrait appeler un espace lisse. » Et les espaces lisses, c'est des espaces très particuliers. Et là dessus on était resté très longtemps sur la définition de l'espace lisse, tandis que l'on disait : « A l'autre pôle, l'appareil d’État – toujours, c'était très abstrait ça, toujours, forcément – à l'autre pôle, l'appareil d’État, il opère, il organise un espace qu'il faudrait appeler un espace strié. » Et strier l'espace est une opération fondamentale de l’État. Ne serait-ce que dans la mesure ou déjà il organise une agriculture. Mais est ce qu'il organise l'agriculture l'État ? Ça ça reste à... on verra, on verra... Ou s'il y a une agriculture qui s'organise sans État ? Je le dis tout de suite que ce qui confirmera notre analyse rapports intimes entre l'appareil d’État et l'espace strié, c'est précisément : l'appareil d’État, c'est lui qui créé l'agriculture. Donc on avait une première opposition polaire espace lisse/espace strié. Là, je la reprend pas, mais pour ceux... On verra si on est amené à la reprendre d'un autre point de vu que les... Ça c'était du point de vu de l'espace. Vous voyez, la machine de guerre développe une espèce d'espace lisse, c'est pas par hasard qu'elle se développe dans le désert, la steppe, la mer etc... qui sont des types d'espace lisse, et que l'appareil d’État sédentaire passe son temps à strier l'espace à organiser un espace strié, ce qui implique aussi des opérations d'une violence extrême, mais d'une violence d’État justement.
Deuxième point, non plus du point de vu de l'espace, mais du point de vu de la composition. Alors bien sûr, je préviens tout de suite, surtout pour ceux qu'étaient pas là l'année dernière, l'objection toujours possible : mais voyons l'espace lisse et l'espace strié, même si peu qu'on comprenne, ça empêche pas qu'ils se mélangent tout le temps. Oui, il y a une manière de strier la mer bien que la mer soit un espace lisse. Tout le temps. Bien sûr et en plus les espaces striés de leur coté peuvent redonner des espaces lisses. D'accord. Ça fait parti des mélanges concrets et, à chaque fois, il fallait analyser ces mélanges concrets car c'est pas de la même manière qu'un espace strié redonne de l'espace lisse ou qu'un espace lisse se fait strier. Par exemple, toute l'histoire de la navigation, c'est une certaine manière de strier l'espace maritime. Et, il y a des manières plus ou moins fermes, c'est évident que la navigation non-astronomique n'arrive pas à strier la mer comme la navigation astronomique a fait de la mer un espace strié. Deuxième opposition polaire entre les deux machines, entre la machine de guerre et l'appareil d’État. Je disais, cette fois ci c'est du point de vu de la composition, car il est bien connu que l'appareil d’État procède à une et par une – c'est ce que tout le monde rappelle, tous les manuels le disent – c'est une organisation ou composition territoriale. Dès le début, je disais – et comme on aura besoin de ce thème, je le rappelle, là – : « d'accord, l'appareil d’État, il procède par une composition territoriale », mais, d'une certaine manière, faut pas prendre à la lettre ce mot car ça veut dire aussi bien que l’État, il est très profondément déterritorialisant. Pourquoi est ce que ça va de soi ? Parce que l'organisation territoriale des hommes, en d'autres termes l'organisation sous un État, l'organisation territoriale des hommes se défini par ceci qu'elle prend la terre comme objet de l'organisation. Par là même, elle opère une déterritorialisation. La terre a cessé d'être agent actif et devient objet. Objet de quoi ? Objet de la production, de la circulation des limites territoires/frontières, etc... Donc quand on dit : « L’État est fondamentalement territorial », ça veut dire aussi bien qu'il est déterritorialisant, enfin de mon point de vue. En tous cas, c'est une composition, la composition d’État est, non pas exclusivement mais avant tout, territoriale. Tandis qu'on cherchait s'il y avait pas une composition propre à la machine de guerre, très particulière, et on avait essayé de la trouver et on disait : « bah oui, ce qu'il y a de très nouveau dans la machine de guerre, c'est que c'est une composition des hommes tout à fait particulière. » Et à ma connaissance, c'est important parce que depuis qu'il y a des hommes, ils ont trouvé que trois manières de se composer entre eux. Et, la machine de guerre, elle, elle opère par une composition des hommes non plus du tout territoriale, forcément, puisque dans l'espace lisse, elle se balade tout le temps, elle est nomade, elle a un espace divisible. La machine de guerre, elle procède à une composition arithmétique des hommes. Et, l'idée d'organiser les hommes arithmétiquement, c'est très, très curieux. Je disais, il faut comprendre ce que ça veut dire une composition arithmétique des hommes. C'est très simple, la composition arithmétique des hommes, on en a trouvé la source dans un point qui paraissait insignifiant, à savoir les nécessités d'un ordre de marche des déplacements dans le désert. C'était ça, le truc. Et la Bible nous avait donné cent fois raison, mille fois raison. Moïse hérite des nomades l'organisation numérique dans le fameux livre Les Nombres et l'organisation numérique des hommes, il l'hérite des nomades. Pour quoi faire ? Précisément quand il s'agit de se déplacer dans le désert et comme par hasard, il se retrouve, en un sens sans l'avoir voulu, c'est ça qui est curieux, il se retrouve, plus ou moins malgré lui, comme ayant constitué une machine de guerre. Donc le livre des Nombres était pour nous un livre tout à fait important l'année dernière. Mais vous voyez, là aussi, il faut tout le temps tenir compte des mixtes concrets. Je veux dire, ça va de soi qu'on va me dire : « mais quoi, les États aussi ils attachent beaucoup d'importance à la composition arithmétique. » Bien sûr, bien sûr, bien sûr. On va me dire : « Les nomades, mais ils ont aussi des principes de territoire. » Évidemment, évidemment. Mais c'est pas ça qui m'intéresse. Ce qui m'intéresse, c'est au point de vu de pôles, dégager d'une manière suffisamment abstraite l'autonomie, le primat d'un organisation arithmétique des hommes dans la machine de guerre nomade et le primat d'une composition territoriale des hommes dans l'appareil d’État, une fois dit que, les conséquences et au niveau des conséquences, les formules mixtes seront nombreuses. Ça, c'était notre second point de vue. Après une opposition polaire des espaces, une opposition polaire de la composition.
Notre troisième point de vu concernait l'activité. Et on disait : « bah, c'est pas du tout le même type d'activité, encore que les deux types d'activité vont se mélanger dans des mixtes concrets. » C'est pas le même type d'activité parce que l'appareil d’État, il a inventé un mode d'activité très, très curieux et qui allait pas de soi. Et ce mode d'activité, et là, ça, j'avais pas développé l'année dernière parce que... si, j'avais développé sur certains points mais on le retrouvera d'un autre point de vue ce problème. C'est pour ça que j'ai besoin de cette récapitulation, parce qu'il y a des choses qu'il faudra développer, des nouveaux points de vue de cette année. Le mode d'activité que l'appareil d’État invente et impose, c'est le travail. Et le travail, c'est pas n'importe quelle activité. Je veux dire, c'est un mode, ça se défini pas simplement par l'objet sur lequel il porte, les moyens qu'il emploie, les outils par exemple, ça se défini, c'est véritablement, un mode d'activité très particulier. Or, une de nos hypothèses l'année dernière, c'était que le travail ne peut surgir – oui, je dis presque là pour lancer le... pour ceux qui savent, je reviendrais là dessus, faut pas vous inquiéter, ceux qui ne savent pas, ça n'a aucune importance. – Ceux qui connaissent et qui ont bien à l'esprit la distinction marxiste du travail et du sur-travail, une hypothèse que je voudrais justement approfondir ou essayer d'approfondir cette année, c'est que c'est le sur-travail qui constitue le travail. C'est le sur-travail qui est constitutif du travail, c'est à dire, c'est le sur-travail qui fait de l'activité un travail ou qui soumet l'activité à la règle du travail. Si bien que là, on comprend mieux le lien, si cette hypothèse est vrai, on comprend mieux que le travail appartient fondamentalement à l'appareil d’État. C'est l'appareil d’État qui fait travailler les gens. Il n'y a pas de travail hors de l'appareil d’État. Il y a d'autres choses, il y a d'autres activités, mais le travail il n'a jamais eu visé... Et je dis ça déjà parce qu'on aura alors à affronter ces problèmes. Là, je tiens à faire d'autant plus cet hommage que maintenant ils sont tous en prison, ou presque tous, ça m'apparaît être l'apport le plus considérable des autonomes italiens, à commencer par Toni Negri, d'avoir poussé très, très loin une analyse marxiste nouvelle du travail dans l’état actuel, étant bien placé, c'est à dire parce que le cas de l'Italie étant très, très particulier quant au problème moderne du travail, là je crois qu'ils ont poussé une pointe d'analyse à la fois marxiste et complètement nouvelle, ce qui ne s'oppose certes pas, qui sera d'une grande importance pour nous dans les formes nouvelles du travail et les rapports nouveaux du travail avec l'appareil d’État. Donc on aura à parler de tout ça. Voilà. Je dis donc, vous voyez cette troisième bipolarité, c'est : l'activité devient travail en rapport avec l'appareil d’État. Et c'est pas par hasard, il y a un lien fondamental entre l'homme d’État et le travailleur. Ce qui veut pas dire que l'homme d’État travaille, c'est dire qu'il y a une complémentarité du travailleur et de l'homme d’État et que le problème du travail est toujours posé en rapport avec un appareil d’État même quand ça n'apparaît pas, et inversement. Or, le travail, il fallait encore le définir d'une certaine manière, alors c'est quel type d'activité le travail ? Je disais : « c'est pas le travail qui peut se définir par l'outil » pour une raison très simple, c'est que c'est juste le contraire. Si vous dites qu'il se défini par le travail... C'est quand il y a travail que ce dont l'activité se sert peut être nommé un outil. Donc, on pourrait dire le contraire, oui, à ce moment c'est un autre problème, on poserait autrement le problème. Nous, on en était arrivé à poser le problème de cette manière. Impossibilité de définir le travail par l'outil, c'est le contraire. L'outil, encore une fois, à la lettre, on pourrait donner comme définition de l'outil : l'outil, c'est ce dont se sert l'activité lorsqu'elle est déterminée comme travail. Alors, comment définir le travail puisqu'on peut pas le définir par l'outil ? On disait finalement : « le travail c'est : centre de gravité/déplacement, centre de gravité/déplacement de force. » C'est facile, c'est pas... Déplacement linéaire... Centre de gravité/déplacement linéaire. Voyez que tout s’enchaînait. Je tiens à faire cette récapitulation, encore une fois, pour essayer de dire que, en effet, on a fait un ensemble, finalement, malgré nous, assez cohérent. Pourquoi tout s'enchaîne ? Vous voyez bien que le problème centre de gravité/déplacement, déplacement linéaire de forces, ça renvoie à quoi ? Là, j'ai même pas besoin de m'expliquer pour dire que c'est un facteur très profond de striage de l'espace que ça constitue un espace strié. Bon. Force par déplacement égale travail. Et le travail, c'est quoi ? C'est irréductiblement un concept social et physique. Et c'est pas par hasard que c'est en même temps, dans la physique du XIXème, que se fait ce concept physiquo-sociologique de travail. Le travail, comme vous le trouvez dans tous les manuels de physique à l'usage du bachot, vous voyez, les rapports poids/hauteur, force/déplacement, et puis l'élaboration du statut du travail en même temps au XIXème siècle et par les mêmes gens. Et là, certains d'entre vous, nous avaient apporté des textes très fondamentaux sur les ingénieurs du XIXème qui sont précisément à la charnière de l'élaboration du concept physique de travail et du concept sociologique de travail. C'est les mêmes tout ça. C'est du coté des mines, de l'école des mines, c'est du coté de toutes sortes d'écoles d'ingénieurs, c'est une des taches de la jeune ( ??? 23:41), cette double élaboration du concept physique et du concept physiologique. Tandis que du coté de la machine de guerre, il y a de l'activité, bien sûr, mais dans la machine de guerre, on travaille aussi, ça va de soi qu'on travaille. On peut pas dire : on travaille pas. On travaille, oui. Mais, là aussi ça fait partie des mixtes concrets. Tout le monde travaille. Bon, d'accord. C'est pas ça qui nous intéresse, encore une fois. Ce qui nous intéresse, c'est dégager des pôles où des potentialités prévalantes, des prévalences, des préférences, des primats. Alors, au niveau des formules mixtes, tout se mêle, par définition, forcément, mais ça empêche pas que la machine de guerre, elle ne se définit, même si elle comporte du travail, c'est pas un de ses éléments constitutifs. Pourquoi ? Parce que l'activité qu'elle règle est d'un autre type que le travail ou elle ne règle pas l'activité sur le mode du travail. Elle le règle sous quelle forme ? Je disais, en employant des mots de la physique du XVIIème et du XVIIIème siècle, c'est beaucoup plus sous la forme action libre, à condition de pas donner à libre un sens démocratique, on va lui donner un sens physique. Et l'action libre, c'est quoi ? Et bah c'est très étudié par la physique du XVIIème, du XVIIIème siècle et au XIXème siècle, précisément, il y aura la grande distinction entre l'action libre et le travail, distinction purement physique, purement de science physique. Et le cours de l'action libre, on l'avait trouvé, donc je veux pas pousser trop en détail cette récapitulation, dans un modèle, presque, un modèle privilégié, à savoir un mouvement tourbillonnaire qui occupe simultanément un maximum de points de l'espace. C'est pas par hasard que le mouvement qu'invoque la machine de guerre est toujours, est très fréquemment de ce type. Depuis le tourbillon des tribus nomades jusqu'au caractère tourbillonnaire des machines de guerre à proprement parler dès les grecs, à savoir dès Démocrite, Archimède, etc... le mouvement tourbillonnaire apparaît souvent lié au thème de la machine de guerre. Là encore je retrouve mes points parce que un mouvement tourbillonnaire dont les points occupent un maximum de positions dans l'espace, je demande, problème : « de quelle nature est cet espace ? » C'est évidement un espace lisse, évidemment un espace lisse. Le mouvement tourbillonnaire, il trace un espace lisse. Au contraire, le critère du travail dont on a vu que c'était centre de gravité/déplacement linéaire de la force défini un espace strié. Donc tout allait bien pour nous l'année dernière. Le principale c'est que ça dure cette année. Voilà, c'était le troisième point. J'espère que c'est pas inutile cette récapitulation, je voudrais aller plus...
Quatrième point. Là aussi, on avait une quatrième opposition bipolaire du point de vue de l'expression. Et on disait : « bah l'appareil d’État... » – vous voyez puisqu'on pressent de plus en plus qu'en effet il est en rapport très fondamental avec le travail et plutôt le travail est en rapport très fondamental avec lui – bah l'appareil d’État, vous comprenez, c'est pas très compliqué. Ses éléments fondamentaux d'expression, c'est quoi ? Je dirais – ou d'action/expression, ou plutôt action/expression – c'est outil et signe. Et après tout, ça nous donne une nouvelle direction. Tiens, ah ben alors, il y aurait un rapport fondamental entre les outils et les signes ? En effet, tout le monde le sait, il n'y a pas d'appareil d’État sans appareil d'écriture. Et quand il s'agit d'organiser le sur-travail, quand il s'agit de faire travailler les gens, il y a toute une bureaucratie, il n'y a pas de travail sans bureaucratie. Et la bureaucratie, c'est quoi ? Bah ça implique toute une comptabilité, tout un système d'écriture. Et c'est un véritable couple de notions que constitue signe/outil au niveau de l'appareil d’État. Au point que c'est même la plus forte unité de l'homme d’État et du travailleur. L'homme d’État émet des signes tandis que le sujet agite ses outils. Alors là aussi, il y a toutes sortes de combinaisons mais la nécessité de l'écriture est inscrite dans le travail tout comme la nécessité des outils est inscrite dans les systèmes sémiologiques, dans les systèmes de signes. Les premiers signes, c'est des signes du type : « allez-y ! Vous êtes prêt ? Allez- y ! Au boulot ! ». C'est ça les grands signes. Ça on l'avait vu une autre année, à savoir que le fond du langage, c'est le mot d'ordre. Bon. Et du coté de la machine de guerre ? Là encore, vous êtes déjà habitués à ce mode de raisonnement, on ne nous objecte pas : « bah il y a aussi des signes et des outils », c'est évident, il y a des signes et des outils. Bien plus, c'est la même chose qui... Bien sûr, il y a des signes et des outils dans la machine de guerre aussi. Mais, pour elle, c'est pas ça l'essentiel. Bien plus, quand il y a des signes et des outils dans la machine de guerre, la machine de guerre nomade, elle, elle se contente très volontiers d'emprunter les signes aux appareils d’État voisins. Pas tellement besoin d'écriture, ils s'en passent très volontiers. L'année dernière j'avais parlé – non c'est non-nécessaire donc j'ai pas pu – par exemple, il y a un cas très beau – on y comprend rien, je le cite pour mémoire – par exemple, dans la machine de guerre mongole, il y a une très très drôle d'écriture où ils passent, ils empruntent l'écriture chinoise ou il y a des modes d'écriture encore plus bizarres, il font la transcription phonétique de leur langue en caractères chinois. Ils ont pas besoin d'écriture. Ils ont pas besoin. Les outils ? Oh oui, bien sûr, ils ont des outils comme tout le monde, oui, ils travaillent, ils ont des outils. Mais je dis, c'est pas ça qui les défini. Tandis que – vous comprenez, c'est toujours, c'est le point que je voudrais qu'il soit très clair pour vous – tandis que outil/signe, ça c'est un des caractères définitionnel, déterminant de l'appareil d’État, tandis que bien sûr, vous en trouvez dans la machine de guerre, mais c'est pas ça qui la détermine, c'est pas ça qui la défini. Et quel est le couple – on cherchait toujours, pour être plus clair, uniquement pour des raisons de clarté, de symétrie, on cherchait... – la machine de guerre, il faudrait qu'on trouve un couple, un couple distinct pour mieux comprendre et on le tenait ce couple distinct, on disait : « la machine de guerre c'est un très, très bizarre couple, c'est arme/bijou. » Arme et bijou. Bijou, pourquoi ça venait là ? D'abord, parce que ça nous plaisait et puis ça nous a permis d'avancer sur beaucoup de points. Arme ? Arme, je fais la même remarque que la remarque que je faisais tout à l'heure pour l'outil. A savoir, arme, qu'est ce qui va définir arme ? Si vous essayez de définir arme/outil pris en eux-mêmes, vous y arrivez pas. C'est les mêmes, c'est la même chose. Une fourche, même une fourche de paysan... Bon, une fourche de paysan, c'est une arme ou c'est un outil ? Ça dépend ce qu'il en fait. Il y a des guerres qui se sont menées avec des armes qui étaient des outils de paysans. Pendant longtemps même, la distinction arme/outil a été extraordinairement relative. Donc c'est pas au niveau des objets qu'on peut faire une distinction arme/outil, c'est au niveau de quoi ? Ce qui nous confirme, c'est que c'est toujours au niveau du type d'activité. Il y aura arme, par opposition à outil, lorsque au lieu d'être pris comme objet d'une activité définie comme travail, c'est à dire comme centre de gravité/déplacement de la force, le même objet sera pris dans l'autre type d'activité, l'activité tourbillonnaire occupant un maximum de points dans un espace lisse. C'est comme ça que les armes sont fondamentalement projectives, et que le geste de l'arme, c'est toujours un geste tourbillonnaire qui quitte les dimensions du centre de gravité, les exigences du centre de gravité. Bon. Mais enfin tout ça... Mais pourquoi bijou ? Bah parce que, parce que vous comprenez où ça se compare les signes, l'écriture et les bijoux. C'est pas bijou, simplement bijou, c'était un mot commode, en fait c'est tout ce qui est le domaine de la décoration et de l’orfèvrerie, orfèvrerie/décoration. Or, ce qui nous avait frappé, je le rappelle ici parce qu'on en aura peut être à nouveau besoin, c'est que l'orfèvrerie et la décoration forment un système qui ne jouis pas d'un degré d'abstraction moindre que les signes d'écriture, même phonétiques. Seulement, c'est, à la lettre, une machine abstraite complètement différente. C'est pas moins abstrait. L'abstrait de la décoration, de l'orfèvrerie a une puissance au moins égale à la puissance des signes les plus abstraits. Mais, c'est une toute autre organisation. Et notamment, la décoration, l'orfèvrerie et la joaillerie ne constituent pas une écriture. C'est presque, si vous voulez, la sémiotique des armes alors que l'écriture, c'est la sémiologie de l'outil. En même temps, je retire cette formule parce que justement, comme elle est trop facile... Mais c'est juste pour essayer d'éclaircir. Voilà. Alors, bien sûr, objection mineure aussi : mais, il y a des bijoux dans les États. Évidemment, il y a des bijoux dans les États. Seulement, ils ont une drôle d'histoire dans les États. C'est dans les machines de guerre que les bijoux ont toute leur, si j'ose dire, toute leur splendeur. Parce que c'est les vrais signes de la machines de guerre. Dans les États, ils n'ont plus que des utilisations dérivées, comment dire, décadentes, dégénérescentes. On parle même par bijoux, alors, il y a des langages de bijoux. Les langages de bijoux, c'est quoi ? C'est pas ça du tout, c'est pas ça. La force de la joaillerie, la force de la décoration, la force de l'ornementation, c'est encore une fois, d'ériger un système d'abstraction non moins grand que les signes les plus abstraits et pourtant, d'être d'une abstraction complètement différente qui sera opposé à tout autre objet. Bon, ça c'était notre quatrième point du point de vue de l'expression, donc, arme/bijou, le couplage arme/bijou de la machine de guerre et le couplage outil/signe de l'appareil d’État.
Enfin, du point de vue de l'émotion, machine de guerre et appareil d’État mettant en jeu des émotions, on avait essayé, on verra si... Mais peut-être ce sera plus tard dans l'année à propos de certains auteurs que on pourra reprendre ce thème ou le développer autrement. On avait essayé de distinguer deux sortes d'émotions. Les sentiments qui renvoyaient à la fois au thème d'un développement des formations et qui étaient vraiment les émotions circulant dans le milieu de l'appareil d’État, du travail, des signes etc... Et d'autre part, quelque chose qui est d'une autre nature, bien que nous ayons les deux à la fois tantôt, tantôt. Et d'autre part, les affects. Les affects qui, eux, sont les émotions propres à la machine de guerre. Et, dans les deux cas, il faut pas non plus choisir la pire violence, tout ça c'est très violent, ou bien c'est pas violent du tout, ça dépend, ça dépend. Je veux dire que dans la machine de guerre il y a une autre pitié, il y a une autre justice, il y a, il y a... Il y a une page de Kafka admirable sur l'opposition des deux justices. Un auteur dont j'ai beaucoup parlé l'année dernière, à savoir Dumézil, a beaucoup développé cette différence entre la justice de l'homme de guerre ou son injustice en tant que très différente de la justice ou de l'injustice de l'homme d’État. C'est ni la même pitié, ni les mêmes grâces, ni... C'est pas du tout les mêmes systèmes émotifs. Dans un cas, par commodité, on parlait d'affect et dans l'autre cas, on parlait de sentiment.
Enfin, du point de vue de la violence, et ça on l'avait à peine entamé. Du point de vue de la violence, encore une fois, c'est bien pour ça que, on peut pas dire que la machine de guerre soit plus terrible, si terrible qu'elle soit, elle est pas plus terrible que l'appareil d’État. Est-ce qu'on peut dire qu'une armée, qu'une armée, si portée à l'absolu soit elle, une armée mondiale soit plus terrible que une police mondiale ? Il n'y a aucune raison de confondre ces notions. Il n'y a pas lieu de penser que la machine de guerre procède de la même manière que la police. L'appareil d’État, lui, il a besoin d'une police, bien avant d'avoir besoin d'une armée. Il y a des choses très curieuses dans, dans ce qu'on peut pressentir de certains États archaïques, comme ayant déjà une police et une bureaucratie développées, mais n'ayant pas encore d'armée semble-t-il, d'armée à proprement parler. Et quelle serait la différence entre ces types de violence ? La violence de guerre, peut être qu'en un sens, il n'y en a pas de pire... Mais qu'est ce qu'il y a de spécial dans la violence d’État ? Certains auteurs modernes ont inventé un concept pour rendre compte de cette violence d’État, à savoir le concept de violence structurelle. Faudra nous demander qu'est ce qu'on peut appeler une violence structurelle ? En tous cas, la violence structurelle, c'est elle qui repose sur la police ou qui n'a besoin que d'une police. Tout se passe comme si elle était sur le mode du déjà-là, elle est toujours déjà là, elle est toujours comme impliquée, elle se présuppose constamment elle-même, si bien que, d'une certaine manière, elle peut dire : « ah, j'y suis pour rien, je suis pas une violence. » Tandis que la violence de la machine de guerre, c'est la violence qui perpétuellement arrive et ne cesse pas d'arriver. Et qu'est ce que ça veut dire ça ? C'est pour clore cette énumération de... Il y aurait donc en fin de compte à distinguer deux violences de la machine de guerre et de l'appareil d’État, comme on a distingué les autres pôles. Et il y a une chose qui me paraît très très frappante, à l'issu justement là aussi de certaines remarques l'an passé de Dumézil. Dumézil dit par ci par là, dans des textes très, très courts hélas, que du point de vue de la mythologie ce serait très intéressant d'étudier le rôle que mène dans les mythologies le double personnage du policier et du geôlier et surtout que c'est pas du tout le même rôle, même mythique, même dans de très vieux mythes, c'est pas du tout le même rôle que celui de l'homme de guerre. Et Dumézil insiste sur ceci, j'en avait un tout petit peu parlé l'année dernière, je crois, le caractère très souvent dans les mythes, dans la mythologie de la souveraineté politique, il insiste beaucoup sur le caractère mutilé de l'homme d’État. Le caractère mutilé de l'homme d’État au point qu'il explique qu'il y a une alternance entre deux types d'homme d’État et que cette alternance entre les deux types d'hommes d’État, entre les deux grands souverains politiques, est souvent représentée comme une alternance du borgne et du manchot. Le borgne et le manchot. Dans la mythologie scandinave et germanique, vous avez Odin le borgne et Tyr le manchot. C'est les deux pôles de la souveraineté politique. Chez les romains, vous avez Horatius Coclès et Scaevola. L'un est borgne et l'autre manchot. C'est un thème très, très fréquent ça. Le borgne et la manchot. C'est intéressant parce que le borgne, vous comprenez, c'est l'homme du signe, entre parenthèse. De son œil unique, il émet. Et, en effet, dans les mythologies, le dieu borgne c'est celui qui émet les signes à distance, qui frappe avec un signe, frappe de stupeur. Il surgit, son œil clignote et stupeur... C'est le signifiant. Le manchot, c'est l'homme du travail. Le manchot, c'est généralement le chef de celui, ou des personnages étranges dans les mythologies, dans beaucoup de mythologies, qui apparaissent comme les cents mains. Celui qui n'a qu'une main étant le directeur de ceux qui ont toutes sortes de mains. Bon. C'est... Voilà que l'homme d’État est une espèce de mutilé. Le travailleur aussi, c'est une espèce de mutilé. C'est très curieux en quel sens. Et tous, en tant qu'on est dans un État, on est des mutilés. Je veux dire, je veux pas du tout faire de l'anarchisme facile mais, indépendamment de Dumézil, je me rappelle un texte que je trouve très beau du romancier allemand, pourtant ambigu, Jünger. Jünger, dans son roman, Les abeilles de verre, dit ceci, il dit : « c'est quand même curieux, quand je lis Homère et les récits de combat entre les héros homériques, je ne vois jamais le moindre récit de mutilation. » Faut pas exagérer, vous me direz que dans les récits de guerre, on en voit. Bon. Mais ça, laissons ce problème. Dans Homère on voit pas ça. Et, en effet, les dieux de la guerre, c'est curieux, ils sont pas mutilés. En revanche, les dieux du travail, ils sont tous mutilés. Ils boitent, ils ont qu'une main, ils ont qu'un œil. Et Jünger dit une formule que je trouve très bonne, il dit : « Vous comprenez, dans le travail, on a l'habitude de croire qu'il y a des accidents du travail, à savoir c'est vrai qu'il y a des accidents du travail, mais bien plus profondément, ce qui est terrible dans le travail, c'est que la mutilation précède l'accident. » Or, ça vaut parfaitement dans le couplage appareil d’État/travail. Là, la mutilation, elle est comme déjà faite, la mutilation, elle précède l'accident. La mutilation, elle est déjà dans la posture. Alors c'est pas pour dire que les mutilations de la guerre sont un plaisir ou valent mieux. Non, ça, certainement pas. C'est pour dire qu'il y a peut être un régime de la violence, c'est pour suggérer qu'il y a peut être un régime de la violence tout à fait différent. Alors, à ce point, voilà à peu près, ce qu'on avait fait... J'ajoute que perpétuellement on avait eu le souci... (coupure)
… Ils cessaient pas de communiquer et comment ? Et on avait essayé de préciser le milieu de communication. Et on avait dit, et là ça m'intéressait bien ça, on avait pas beaucoup développé, mais on redéveloppera par la suite, je sais pas... A moins que vous ne le vouliez... La communication, c'est quelque chose qu'on appelait la matière-mouvement. C'est une seule et même matière-mouvement sur laquelle les appareils d’État et les machines de guerre sont branchés. Et par matière-mouvement, il faut pas seulement entendre l'inerte, l'inanimé. La matière-mouvement, ça peut très bien être une matière humaine. C'est, finalement, en empruntant le mot à la biologie, c'est ce qu'on proposait d'appeler un phylum. Un véritable phylum qui traverserait et les machines de guerre et les appareils d’État, c'est à dire sur lequel les uns et les autres seraient branchés et auquel les uns et les autres, machines de guerre et appareils d’États, n'emprunteraient pas les mêmes caractéristiques. Mais un même phylum à travers tout ça, un même phylum inanimé, animal et humain. Et ce phylum, par nature, lui, il serait plus ni nomade comme les machines de guerre, ni sédentaire comme les appareils d’État, il serait fondamentalement, et c'était pour nous l'occasion de distinguer ce troisième concept, il serait fondamentalement itinérant. Et, la situation de l'homme par rapport à ce phylum, ce serait précisément l'itinérance. Et ce phylum, il traverserait à la fois les appareils d’État et les machines de guerre et qui serait l'objet d'une espèce d'itinérance. Il nous semblait mettre en jeu tout l'ensemble d'un problème qui nous avait longtemps retenu, à savoir le problème de la métallurgie et de l'histoire de la métallurgie. Comme si cet espèce de phylum sur lequel tout était branché était fondamentalement métallurgique, c'est à dire ce qui veut pas dire inanimé mais comporter à la fois les métaux et ceux qui suivent les métaux, à savoir les forgerons itinérants et les filons métallurgiques. Bon. Est ce que ça vaut encore aujourd'hui ? Certainement, il y aura à faire avec le phylum, il y a tout un phylum du pétrole. Qu'est ce qui se passe quand le phylum du pétrole s'enfonce dans la mer ? C'est à dire quand le pétrole devient maritime ? Qu'est ce que ça va impliquer pour les espaces ? Pour l'espace maritime aussi ça... qu'est ce que ?... Ça c'est des problèmes qui nous restent pour cette année. Mais c'est pour dire que cette histoire de phylum, elle nous reviendra peut être. Bon. Et ce phylum, il avait son espace propre. C'était plus ni un espace lisse comme la machine de guerre, ni un espace strié comme... tout ça. C'était un espace qu'on avait essayé de définir et puis ça nous avait plût, alors, mais c'est pas, ça peut être autre chose, on peut trouver autre chose, on s'était dit : tiens, c'est un espace troué. Et, en effet, l'espace minier, c'est un espace troué, c'est l'espace du sous-sol. Et c'est un espace troué qui troue aussi bien les espaces lisses que les espaces striés sédentaires. C'est un espace qui fout ses trous partout, là, et qui souterrainement traverse des choses et c'est ses techniques qui déterminent en fin de compte tout les mélanges concrets entre les deux pôles. Bon, alors voilà.
Et, dans tout ça, on en tirait enfin une conclusion. La conclusion qu'on tirait de tout ça, c'était : on sait pas très bien ce que c'est que l'appareil d’État, mais, en tous cas, si on nous accorde les caractères qu'on a essayé de dégager en définissant l'appareil d’État, l'appareil d’État, ça devient un mystère prodigieux, d'autant plus prodigieux, comment ça a pu se faire ? D'autant plus prodigieux que au moins, on ne sait qu'une chose, il ne dérive pas de la machine de guerre. C'est pas la machine de guerre qui l'explique. En effet, si tous les caractères abstraits de la machine de guerre, y compris son espace, y compris sa composition humaine, y compris ses moyens etc... etc... s'opposent points par points aux caractères de l'appareil d’État, on peut au moins en conclure : non. Toute explication qui essayerait d'engendrer l'appareil d’État à partir d'une machine de guerre préexistante, pour nous, elle peut être très satisfaisante pour d'autres qui posent autrement le problème, ça devient leur affaire, pour nous, dans notre position du problème, c'est devenu impossible. Comprenez moi, ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas un problème fondamental. Le problème fondamental, c'est que au point où on en est, on se dit : « nous ne savons pas du tout comment une chose comme l'appareil d’État a pu se constituer. » Ça, on le sait pas. Mais si c'est constitué, ce n'est pas par la machine de guerre. La machine de guerre, elle a même un but fondamental premier, à savoir, détruire les appareils d’État. Comme on dit, elle est directement dirigée contre le phénomène d’État, le phénomène urbain, le phénomène agricole. Alors, bien sûr, elle s'intègre là dedans. Mais elle s'intègre à un second titre. Et on verra comment elle s'intègre et pourquoi elle s'intègre. Mais enfin, c'est pas elle qui l'explique. Pour que la machine de guerre s'intègre à l'appareil d’État, encore faut-il qu'il y ait un appareil d’État. C'est pas elle qui explique l'appareil d’État. Et, en effet, à l'autre bout, on peut se dire : « mais oui, tout ce qu'on sait des plus vieux appareils d’État, tout ce que l'archéologie nous révèle sur les plus vieux appareils d’État, semble bien confirmer qu'ils ne disposent pas d'armée. » Encore une fois, ils ne disposent pas de machine de guerre. Ils disposent d'une bureaucratie déjà – je parle des États les plus anciens, on reviendra là dessus – ils disposent déjà d'une bureaucratie, ils disposent déjà d'une police, ils disposent déjà de prisons, ils disposent de bien des choses, mais bizarrement, ils ne disposent pas de machine de guerre, ni même d'armée à proprement parler. Si bien que, la question fondamentale de l’État, si on se l'accorde, encore une fois, notre problème ça va être : mais alors d'où ça peut venir, encore une fois ? Si nous sommes amenés, nous, pour notre compte, à dire non, pour des raisons qu'on essaye de dire, on refuse toute explication qui dériverait l'appareil d’État d'une machine de guerre ou de la guerre, le problème qui nous retombe dessus, c'est que, en revanche, deviendra, une fois dit qu'il y a des machines de guerre qui se proposent et qui sont d'abord dirigées contre les appareils d’État, un des problèmes fondamentaux de l'appareil d’État, ça va être : comment s'approprier la machine de guerre ? Mais, encore une fois, ce problème il peut se poser que si il y a des appareils d’État. Alors ça, oui, il y a un problème. Il y a un problème énorme et qui traversera tous les États. Si ils ne s'approprient pas la machine de guerre, ils sont perdus. Et comment expliquer autrement la disparition brutale d'un certain nombre d’États très archaïques dont l'archéologie nous affirme qu'ils disparaissent comme du jour au lendemain, qu'ils ne laissent plus aucun souvenir, qu'ils sont rasés et qu'ils ne réapparaîtront que des siècles après sous d'autres formes, sinon parce que, sans doute, ou une des raisons invoquées par les archéologues est que, justement, ils se trouvent complètement liquidés par des machines de guerre nomades à un moment où ils se sont pas du tout encore approprié la machine du guerre. Si bien que ce sera un problème vital pour l'État : s'approprier la machine de guerre. Avec un inconvénient, c'est que cette machine de guerre leur donnera toujours énormément de soucis, et qu'ils s'en méfieront énormément, et qu'ils seront toujours amenés à donner à cette machine de guerre un pouvoir immense, en même temps à contrôler, à se demander comment contrôler cette machine de guerre. Et je veux dire, dans l'Histoire, qu'est ce qui s'est passé ? Je dis là, juste pour en finir avec ce résumé – non j'ai déjà dépassé le résumé de... – dans l'Histoire comment ça s'est fait ? On voit bien qu'il y a comme deux grands pôles de tentatives par lesquelles l'appareil d’État se fait une machine de guerre. Il y a le pôle, en gros, je dis le pôle mercenaire et le pôle armée. Armée « nationale », entre guillemets puisque je parle d'époques où le mot nation évidemment anachronique. Armée d’État, si vous voulez. Mercenaires employés, mercenaires payés ou armée territoriale, armée venue du territoire d’État. Or, dans les deux cas, c'est terrible, vous savez. Que ce soit le système du mercenariat ou le système de l'armée territoriale. C'est les deux manières. Je dirais que la première manière consiste à encaster, à la lettre, encaster une machine de guerre dans l'appareil d’État. La seconde manière, évidemment beaucoup plus subtile, beaucoup plus complexe, elle consiste pour l'appareil d’État à s'approprier une machine de guerre. Je dirais que les armées d’État, ou les institutions militaires, n'ont rien à voir avec une machine de guerre – je donne une définition, comme ça, c'est par commodité – mais les armées et institutions militaires sont la forme sous laquelle les appareils d’État s'approprient une machine de guerre et la mettent à leur service. Donc jamais je n'identifierai machine de guerre et institution militaire. Si vous voulez, la machine de guerre elle est, en effet, conformément aux hypothèses précédentes, beaucoup plus du côté des nomades sans État mais avec une forte machine de guerre que du côté des appareils d’État. Les appareils d’État s'approprient la machine de guerre, en font des armées, en font l'institution militaire. Alors, mais c'est deux pôles : encaster ou s'approprier. La maximum d'appropriation surgira très tardivement avec les formes de conscription nationales. Mais on retrouvera toujours le problème très tardivement et même encore maintenant : armée de métier/armée de nation, armée de métier/armée du peuple, on voit ça partout, partout, il y aura toujours ces deux pôles, deux corps spéciaux, les fameux corps spéciaux qui animent singulièrement les armées modernes et puis la conscription nationale. Tout ça, ça jouera dans les problèmes politiques à l'intérieur de l’État qui sont des problèmes fondamentaux. Bien. Mais alors, dans les deux cas, je dis que c'est pas le seul problème d'ailleurs parce que , si on réduit le rapport appareil d’État/machine de guerre, comment est ce qu'il peut l'encaster sous forme du mercenariat ou se l'approprier sous forme de l'armée dite nationale, si on réduit le problème à ça, on laisse passer toutes sortes de choses, parce qu'en fait, le vrai grand problème, c'est quoi ? C'est que c'est pas tant la formule à choisir, c'est que, de toutes manières, mercenaires ou soldats dits nationaux, faut bien en faire quelque chose, faut bien les prendre dans le système de l'appareil d’État. Sinon, ils se retournent vite contre l'appareil d’État. Alors, comment ? Il y a une solution, en gros universelle, mais dont les figures concrètes sont très variées, à savoir, il faudra bien leur donner des terres, il faudra bien, à la lettre, les territorialiser. Il faudra bien leur accorder des terres, soit sous forme de colonies, soit des terres intérieures, mais qu'est ce que ce sera le statut de ces terres militaires dans l'appareil d’État ? En d'autres termes, je crois que c'est moins par la forme technique mercenariat/armée territoriale que par les corrélats financiers, économiques et territoriaux, distribution des terres, système des impôts, code des services que les appareils d’État arriveront à s'assimiler des machines de guerre, toujours avec un risque, encore une fois, que les machines de guerre se reforment contre eux. Et là, c'est pas pour nous le jour de notre bonheur, c'est pas encore le jour de la révolution, ce jour là. Les machines de guerre se retournent contre les appareils d’État, c'est peut être des moments très ambiguës, ça peut se faire sous forme de certains mouvements révolutionnaires, mais ça se fait aussi dans de toutes autres conditions et ça on aura aussi à essayer de le voir cette année.
En tous cas, je dis : ce problème d'une appropriation par l’État de la machine de guerre est d'autant plus important qu'il y a une question qui parcours toute l'Histoire, du moins pour les historiens qui s'intéressent à la formation et au développement du capitalisme. La question, elle est toute simple : comment ça se fait que le développement du capitalisme soit passé par le pôle État ? Alors qu'il y a dans le capitalisme tellement de choses qui vont contre l’État, qui vont même en fonction d'une abolition des États, comment ça se fait que le capitalisme ait triomphé par les États et par l'intermédiaire des appareils d’État ? Ça va pas de soi. Vous me direz : « comment il aurait pu triompher ? » Bah, au moins, il y a une autre solution évidente, il aurait pu triompher par le pôle ville. Et ville et État, c'est pas du tout pareil. La preuve, au début du capitalisme, il y a des villes sans États et c'est parmi les facteurs du capitalisme, les facteurs les plus décisifs : les villes bancaires, les villes commerçantes, ça manque pas. Et c'est pas du tout des États. Et la confusion de la ville et de l’État serait évidemment tout à fait fâcheuse pour nous, c'est des formations sociales complètement différentes. Là aussi, elles se mélangent. Je veux dire, les États, il comportent des villes, d'accord. Ça veut pas dire du tout que ce soit la même formation sociale. Alors pourquoi est ce que le capitalisme s'est pas développé et s'est pas formé en fonction d'un réseau de villes qui n'aurait pas passé par des appareils d’État ? Après tout, on se dit que, à certains égards, ça a failli se faire. Là, on toucherait des points de contingence de l'Histoire qui seraient bien, bien intéressants. Ça va jamais de soi ça. Qu'est ce qui a fait que ce soit la forme État qui a gagné ? Il a fallu une vrai lutte. D'abord une lutte sanglante où les appareils d’État se sont emparés des villes. Par exemple, en Europe. Ça s'est pas fait tout seul, elles ont résisté les villes. Mais tout ceci pour dire que, je crois, avant d'étudier ce point, les différences entre la forme État et la forme ville, je crois qu'une des raisons fondamentales, ce serait justement celle-ci : c'est qu'il n'y a que la forme État, il n'y a que les États qui puissent, à la lettre, se payer de s'approprier la machine de guerre. Pour une ville, pour les villes, ce serait beaucoup plus difficile. Là, il y aura quelque chose à chercher pour nous, mais je veux dire, quand se fait le triomphe de la forme État sur la forme ville au moment du développement du capitalisme, c'est en même temps que l'appropriation de la machine de guerre implique un investissement de capital très lourd dont les villes commerçantes, même les plus riches, ne sont pas capables. Là, faudrait chercher pourquoi ? Il y aurait une explication toute simple, c'est que les villes commerçantes ont besoin de guerre, les guerres commerciales sont un aspect très grand des guerres, elles ont besoin de guerre, mais elles ont besoin de guerres rapides, elles ont besoin de guerres le plus rapide possible et, finalement, qui coûtent pas cher. Il faudrait réétudier les guerres, comme par exemple la guerre de Carthage. Carthage, c'est typiquement une ville, tandis que Rome, c'est déjà beaucoup plus un appareil d’État. Mais Carthage, il peut pas soutenir Hannibal. Hannibal a beau gagner tout ce qu'il veut, il reçoit pas de renforts. Il y a pas d'investissement dans la guerre, ils ont besoin d'une guerre de mercenaires et une guerre de mercenaires, ça doit se faire très vite, sinon c'est foutu. C'est les États qui vont inventer, ils vont vraiment inventer le moyen de s'approprier une machine de guerre en transformant la guerre en guerre de matériel, c'est à dire en investissant de plus en plus dans l'industrie de guerre. Alors à ce moment là, oui, ils s'approprient... Quitte à ce que, c'est jamais une solution définitive, quitte à se reconstituer des appareils industriels militaires tellement complexes et finalement internationaux que les États ne les contrôlent plus qu'avec peine. Ce sera très compliqué tout ça. Donc, vous voyez, je dis : « d'accord, il y a bien un problème du rapport de l’État et de la machine de guerre, mais ce problème, c'est : comment est ce qu'il se l'approprie ? Ce n'est pas, en tous cas, que l'appareil d’État viendrait de la machine de guerre. » Or, ce qui est terrible, en effet, ce qui est terrible, c'est que, où qu'on se tourne, où qu'on se tourne dans cette histoire de : l'appareil d’État qu'est ce que c'est et d'où ça vient ?, où qu'on se tourne, de quelque coté qu'on se tourne dans les thèses qui sont pourtant nombreuses, on se heurte à la même chose, à la même impression, à savoir que ces thèses sont, comme on dit en logique, des tautologies, c'est à dire qu'elles présupposent, qu'elles présupposent qu'il n'y ait pas de question.
Si j'essaye de grouper les thèses classiques sur l'origine de l’État, je précise qu'elles se retrouvent toutes chez un des auteurs les plus profonds sur cette question, à savoir, elles se retrouvent toutes, non pas mélangées n'importe comment mais à des titres différents, elles se retrouvent toutes chez Engels. Or, premières sortes de thèses invoquées : la guerre ou, ce qui est pas la même chose, mais c'est dans le même courant, des phénomènes liés à la machine de guerre. Soit l'acte de guerre, soit l'organisation de la guerre. Il y a eu plusieurs thèses comme ça. Engels s'en sert à propos des germains. Il s'en sert pas dans n'importe quel cas, il fait pas un mélange, il s'en sert dans le cas des germains. Bon. Ça, c'est une première série de thèses. Une seconde série de thèses, je dirais, ça, je l'appellerais, si vous voulez, pour plus de simplification, en principe ça simplifie quelque chose, ce sont les thèses exogènes, c'est à dire qui rendent compte de la formation de l'appareil d’État par un facteur extrinsèque : la machine de guerre, la guerre. L'appareil d’État serait né ou serait le produit de la guerre. Deuxième sorte de thèses, des thèses que j'appelle par commodité endogènes. Elles consistent à invoquer des phénomènes intérieurs au développement économique et politique au sens plus large pour rendre compte de la formation d'un appareil d’État. Ces thèses, elles sont bien connues, ce sont les thèses qui invoquent notamment deux facteurs principaux : comment à partir et dans les sociétés dites primitives se sont constitué des éléments de propriété privée, la privatisation de la propriété et la monétarisation de l'économie ? Et c'est l'émergence des phénomènes de propriété privée et d'économie monétaire et marchande qui aurait entraîné la formation des appareils d’État. Cette thèse est invoquée par Engels, notamment à propos de la Grèce et de Rome. Elles s'expliquent par aucune... On peut les mélanger toutes. Troisième sorte de thèses, qui me paraissent les plus intéressantes, mais... C'est ce qu'on pourrait appeler, cette fois ci, elles invoquent des facteurs spécifiques, et je voudrais que vous voyez leur différence très profonde avec les secondes, avec les thèses endogènes. Si vous les cherchez chez Engels, vous ne les trouverez pas dans L'origine de la famille et de l’État, mais dans un autre livre, à savoir dans l'Anti-Dürhing, et elle s'adresse à un autre niveau des cultures, à d'autres endroits géographiques, c'est pour ça que toutes ces thèses peuvent être combinées à première vue, et elles consistent à dire que ce qui explique la formation de l'appareil d’État, c'est l'émergence progressive de fonctions publiques. Formule célèbre de Engels : ce sont les fonctions publiques qui sont à l'origine de la domination. Qu'est ce que c'est que ces fonctions publiques ? Et bien, avec l'avènement, ou plutôt avec un certain développement de l'agriculture, il y aurait eu des problèmes qui auraient dépassé, se seraient posés des problèmes qui auraient dépassé le cadre des communautés agricoles primitives et notamment un grand problème, celui de l'irrigation et ce sont ces problèmes communs à plusieurs communautés qui auraient engendré des fonctions publiques du type : le gardien des eaux, l'organisateur de l'irrigation, dès lors, l'entrepreneur des travaux, vous voyez, l'organisateur de l'irrigation, l'entrepreneur des travaux, au besoin le percepteur d'impôts etc... Et ce sont ces fonctions publiques dégagées progressivement qui auraient amenées l'appareil d’État, entraînées l'appareil d’État. Je dis que où que nous nous tournions dans ces trois types de thèses, à vous d'aller voir les livres, encore une fois, c'est dans Engels que tout se trouve très bien, et ben, je sais pas, moi j'ai l'impression, vous comprenez comment on fonctionne ici : il peut très bien y en avoir parmi vous qui se disent : « Ah ben l'une de ces thèses me va ». Quand vous aurez réfléchi ou si vous avez déjà réfléchi, si elle vous va, bah ça fait rien, vous... ou bien vous m'écoutez plus, ou bien vous m'écoutez quand même pour voir si ça peut s'arranger, mais c'est très possible. Moi je dis juste qu'est ce qui me fait penser que ces thèses, elles présupposent toujours ce qui est en question.
Je dis, pour la première, les thèses qui dérivent de la guerre, les thèses dites, que j'appelai exogènes, c'est pas compliqué, c'est que, en effet, les machines de guerre, elles peuvent toujours produire un État. A quelles conditions ? A condition qu'il y en ait déjà un. Je dirais que c'est des facteurs, oui, c'est des facteurs d’État, mais des facteurs secondaires. Elles ne peuvent produire que des États dérivés. C'est dans la mesure où elle sont d'abord dirigées contre un État préalable, mais encore faut-il qu'il y ait un État préalable, que, par voie de conséquence, elles peuvent s'intégrer dans un État. Mais elles présupposent, évidemment, elles présupposent qu'il y ait d'abord, que vous lui donniez d'abord un État. Les thèses endogènes, j'ai dis, c'est encore plus frappant parce que toute cette histoire d'une formation de la propriété privée à partir de la commune primitive, tout ce qu'on sait aussi bien en archéologie qu'en ethnologie, ça marche pas. J'ai, enfin, on peut avoir – je met tout ça comme ça, c'est des impressions – on peut avoir le sentiment que ça va vraiment pas. Pourquoi ? On voit vraiment pas comment ça pourrait se faire, il faudrait encore indiquer un mécanisme, il suffit pas de dire que, tout d'un coup, il y aurait un grand sauvage qui dirait : « ça, c'est à moi », non. Il faudrait au moins avoir l'idée du moindre mécanisme qui peut, à partir d'une propriété communale, engendrer, ou une propriété tribale, engendrer une propriété privée. Comment ça peut se faire ? En revanche, tout ce que l'archéologie nous apprend, et là on a des renseignements plus clairs, c'est que la propriété privée ne se constitue pas du tout, ou ne semble pas du tout, dans l’état actuel des données archéologiques, ne semble pas du tout naître d'un système de propriété tribale dite primitive, elle se constitue à partir d'un système de la propriété publique impériale. Et là, on voit, et je le dirais seulement plus tard, on voit par quel mécanisme social, très précis, très assignable, variable selon les cas, mais très assignable, à partir d'une propriété publique d’État, donc pas du tout une propriété privée, mais une propriété publique d’État, peut se constituer une propriété privée. Là, on s'y reconnaît. Mais, ça me donnerait raison dans ma pure impression, à savoir que, là aussi, la propriété privée, la privatisation de la propriété n'est facteur d’État que si vous vous donnez déjà l’État. Pour une simple raison, c'est que la privatisation de la propriété, elle implique comme son cadre qui la rend possible, la propriété publique de l'Empire archaïque. Et, du coté de la monnaie, du coté de la monnaie, là, il y a un point auquel je fais appel, où je tiens à faire appel parce que il y a – je continuerais la prochaine fois, mais ce sera pour demander à ceux d'entre vous qui peuvent de déjà préparer ces points. – Est ce qu'on peut dire aussi qu'un développement de l'économie, à la fois marchand et monétaire, aurait été un facteur de la constitution de l’État ? Là aussi, la réponse, elle m'apparaît évidemment non. Non, pour deux raisons, dont l'une va de soi et dont l'autre me paraît beaucoup plus maligne, c'est à dire beaucoup plus intéressante pour nous si on arrivait à l'approfondir cette année. La raison qui va de soi, c'est presque la même que tout à l'heure, à savoir, il se trouve que l'économie marchande, elle est assignée à, précisément – vous comprenez, l'argent, c'est un problème très, très compliqué – mais elle est assignable précisément à partir du moment où il y a des circuits de commerce extérieur très déterminés. Il y en a dans les sociétés primitives. Seulement, il n'y a pas de monopole. Ce qui apparaît avec les États, c'est, comme on dit, le caractère monopolistique du commerce extérieur, à savoir c'est, mettons, pour aller vite, c'est l'empereur qui tient le monopole de l'or. C'est à partir de ce monopole que l'économie peut être réellement monétariste. Si bien que c'est pas du tout du coté commerce qu'il faut chercher la source de l'argent. La forme monnaie, elle vient pas du commerce, elle en dérive. Elle vient dans le commerce à partir d'autre chose. Et d'où elle peut venir, la forme monnaie ? Il y a beaucoup d'auteurs, là je vais pas du tout être le premier à dire ça, au contraire, mais c'est des auteurs qui me paraissent très, très intéressants, qui suggèrent l'hypothèse suivante, c'est que il n'y a que deux sources, il n'y a pas tellement le choix. Si vous demandez : « oh ! D'où ça peut venir un truc comme la forme argent, la forme monnaie ? » Ça peut venir que de deux choses : ou bien du commerce, ou bien de quoi ? Ou bien de l'impôt. Ou bien c'est un moyen, ou bien vous direz de l'argent que c'est un moyen d'échanger des marchandises, ou bien vous direz de l'argent que c'est un moyen de vous acquitter de l'impôt. On laisse de coté, pourquoi est ce que l'argent vous acquitterait de l'impôt ? On verra... Mais enfin, à première vue, on comprend, niveau proposition sommaire... Or, ce qui m'intéresse, c'est tout un courant d'auteurs spécialistes de l'histoire financière qui tendent de plus en plus vers cette solution. Non seulement ils insistent sur un caractère bipolaire de la monnaie en disant tantôt c'est l'impôt qui donne, qui est à l'origine de la monnaie, tantôt c'est le commerce extérieur, mais m'intéressent encore plus ceux qui tendent vers l'idée d'une seule origine, à savoir que c'est toujours l'impôt, c'est toujours l'impôt qui serait à l'origine de la monnaie et que à partir de ce moment là, un commerce extérieur monopolisé par le maître des impôts devient possible. Je développe pas ça du tout parce que, ça il nous faudra des analyses économiques, mais très faciles, très... Je crois que c'est vrai ça, que la monnaie, elle vient de l'impôt et pas du tout... Et pas du tout de... Du coup, vous voyez quand même que ça nous engage – je dis pour ceux qui savent déjà, mais on reprendra tout ça plus doucement. – Dans l'histoire d'une succession des trois rentes, des trois fameuses rentes. Quand on distingue dans tous les manuels par exemple rente-produit, rente en bien, c'est à dire le paysan qui donne des biens au propriétaire, rente en travail ou en service, le paysan qui donne des services, qui rend des services au propriétaire et rente en monnaie, le paysan qui paye au propriétaire. On présente très souvent ces rentes comme successives dans l'Histoire. Au point où on en est, vous devez déjà comprendre qu'en fait c'est un système où aucun des trois termes ne peut exister sans l'autre. Et pourquoi ? Parce que l'appareil d’État défini comme appareil de capture a immédiatement trois pôles, c'est un appareil de capture à trois têtes et les trois têtes de l'appareil de capture, c'est rente du propriétaire, profit de l'entrepreneur, impôt du despote. Et pourquoi, forcément, c'est le même ? Ce qu'il y a de prodigieux dans les États archaïques, dans les empires archaïques, et ça posera bien des problèmes quant à l’État moderne où c'est plus du tout comme ça, il faudra pas dire : « il y a l’État archaïque, il a tout trouvé »parce que nous on a trouvé, nos États ils ont trouvé bien d'autres choses, mais ce qu'ils ont trouvé d'assez formidable, c'est la convergence des trois formes, de la rente du propriétaire, du profit de l'entrepreneur et de l'impôt par lequel il tient le commerce extérieur. Comment il a fait pour ça ? Pas difficile. On verra. Nécessairement, c'est simultanément qu'il est propriétaire public de la terre, je suis pas en train de me redonner la propriété privée, il n'y a aucune propriété privée, c'est en tant que empereur, c'est l'instance impériale, c'est l'instance de pouvoir qui est propriétaire, donc propriétaire publique, il n'y a aucune propriété privée, il y a une possession communale et une propriété impériale, donc c'est un système où tout est public, il n'y a aucun élément privé. L'empereur archaïque, il est propriétaire public, et à ce titre, reçoit la rente foncière, il est maître du sur-travail, maître des grands travaux et à ce titre, reçoit le profit de l'entrepreneur et enfin perçoit les impôts et monopolise le commerce extérieur. Et les trois têtes, je dirais, ce serait presque, si vous voulez, il y a dans Marx une fameuse formule trinitaire pour ceux qui savent vous l'apporterez, moi je rêverais d'une autre formule où ça revient un peu... Aucune importance, c'est pas une découverte, c'est... La formule trinitaire dont je rêverais, c'est, ce serait celle là : au niveau des empire archaïques, déjà, rente de la terre, profit de l'entreprise, impôt et commerce extérieur. Et ce serait ça les trois têtes de l'appareil de capture. D'où vous voyez bien pourquoi, où que je me tourne, tous les facteurs qu'on me propose sont des facteurs qui présuppose ce qui était à expliquer, car le dernier argument, non seulement c'est pas l'économie monétaire et le développement de l'économie monétaire qui va pouvoir expliquer l’État puisque, la forme monétaire, elle suppose l'impôt qui renvois déjà à l’État, c'est pas la propriété privée qui va pouvoir, le développement de la propriété privée qui va expliquer quoi que ce soit pour une raison simple, c'est que la propriété privée, elle dérive, dans des conditions très déterminées, elle dérive de la propriété publique impériale. Et enfin, dernière hypothèse, alors est ce que c'est les fonctions publiques qui progressivement... ? Non. Les fonctions publiques archaïques, il y en a trois, et la bureaucratie impériale archaïque, elle a trois têtes, c'est le propriétaire foncier ou représentant du propriétaire foncier qui est un fonctionnaire de l'empereur puisque le propriétaire foncier, c'est l'empereur, donc c'est lui qui touche la rente foncière, c'est deuxièmement, l'entrepreneur qui reçoit le profit, et l'entrepreneur, c'est aussi, l'empereur ou son fonctionnaire, les deux, l'empereur et ses fonctionnaires, ou bien c'est le deuxième type de fonctionnaire, et le troisième, peut être le meilleur, le plus mystérieux mais qui apparaît dès le début, c'est le banquier. Et ça, c'est la triple bureaucratie impériale : le représentant du propriétaire foncier, l'entrepreneur, le banquier. Et pourquoi ? Parce que la banque ça a jamais été simplement une institution d’intermédiaires. La banque, c'est une institution, mais quand on comprend, mais vous le savez déjà, je dis ça pour ceux, pour que ce soit plus clair pour ce qu'on a à faire cette année, la banque c'est pas un intermédiaire, ou du moins, c'est une institution intermédiaire sous certains de ses aspects, sinon, c'est une institution créatrice. Une banque, du moins pas n'importe quelle banque, mais les autres ne font que dériver de ces banques fondamentales, une banque, c'est une institution d'émission et de création de monnaie. A la question : « d'où vient la monnaie ? », évidemment, la monnaie, elle vient de celui qui l'émet, qui la créé, il y a une création de monnaie, c'est les banques qui font les créations de monnaie. Or, le banquier, c'est précisément dans l'empire archaïque, le maître des impôts et celui qui tient, au nom de l'empereur, le commerce extérieur et le monopole du commerce extérieur, bien plus, il fait l'opération la plus mystérieuse pour nous, du point de vue archéologique, qui puisse exister dans l’État le plus archaïque, à savoir, il fait déjà cette opération, alors d'intermédiaire entre les trois pôles, à savoir, il change contre de la monnaie des biens. Car mettez vous dans la situation d'un pauvre fonctionnaire de l'empereur. Il doit de l'argent, il doit un impôt à l'empereur. Il reçoit des terres, à titre délégué, il est pas propriétaire privé. On le verra mieux la prochaine fois, il n'y a aucune propriété privée, il y a une possession communale des communes, il y a une propriété éminente de l'empereur et c'est une propriété publique et il y a une propriété de fonction des fonctionnaires de l'empereur. Aucune propriété privée dans tout ça. Et bah, c'est pas facile sa situation au fonctionnaire qui reçoit des terres à titre fonctionnel. Il doit à l'empereur un impôt. Les paysans lui donnent en impôt des biens. Mais l'empereur, il fait une conversion, c'est génial comme système, vous savez, c'est génial, je veux dire, si on comprend pas ça, si on comprend ça on comprend mieux, même des opérations monétaires actuelles qui pourtant n'ont aucun rapport, mais faut bien commencer par des trucs comme ça. Il se trouve dans une situation diabolique, parce que l'empereur, lui, dans son coup de génie, il veut pas de biens, ou du moins si, il en veut pour ses stocks, une petite partie, il le prend en biens naturels, d'accord, en réserve de blé, tout ça, mais il le prend aussi en argent. Donc il va falloir que le fonctionnaire opère la conversion d'une partie des biens que les paysans lui doivent en monnaie qu'il doit à l'empereur. Il faut donc qu'il passe par une banque. Et la banque, elle, comment elle va se procurer ça ? Et comment elle va engranger ? Elle reçoit des biens naturels et elle fournit de l'argent. Qu'est ce que ça va être cette création de l'argent dans les empires les plus anciens ? C'est formidable comme système. Ça va être un de ces systèmes très, très curieux. Comprenez que beaucoup de ce qu'on appelle déjà, dans les époques les plus archaïques, le problème agraire est complètement lié à ce système. Rente en nature, en biens naturels et conversion de la rente en nature en rente monétaire par l'intermédiaire de la banque. En tous cas, les trois grandes fonctions publiques que je dis pour en terminer, c'est le propriétaire foncier, l'entrepreneur de grands travaux, le banquier, le banquier des impôts et du commerce. Or, comment voulez-vous que ces fonctions publiques rendent compte de l'apparition de l’État, alors que d'une part, elle sont strictement complémentaires, il me semble, et que d'autre part dès qu'elles surgissent, il y a déjà État ?
Donc, au point où j'en suis, j'estime avoir dit le problème de cette année. Alors, il est tellement bien, on pourrait s'arrêter, on pourrait dire : « il n'y a pas de solution ». Le problème, là où on en est, c'est : supposons qu'on définisse l'appareil d’État comme un appareil de capture qui ne s'explique pas par la machine de guerre, qui s'appropriera la machine de guerre mais qui ne s'explique pas par elle, nous voyons qu'il fonctionne comme, c'est comme un piège quoi, c'est comme un piège au sens où on parle de piège à la chasse. C'est pas la guerre le modèle de l'appareil d’État. C'est beaucoup plus la capture, c'est beaucoup plus les chasses. Lui, c'est un appareil dont on pourrait faire le tableau, comme on fait le tableau d'un appareil de chasse, d'un piège. C'est un appareil à trois têtes constitué par rente, profit, impôt. Comment ça a pu marcher ça ? Comment ça a pu marcher ? Avec une police, bien sûr, avec une bureaucratie, avec une bureaucratie policière. Pourquoi ça suffit ? Comment se fait-il qu'il n'y ait même pas besoin d'appareil de guerre à ce moment là, de machine de guerre pour un tel appareil ? Comment est ce que le problème de la guerre est un problème tout à fait différent ? Donc, qu'est ce qui va se passer à ce niveau ? Donc qu'est ce que c'est que cet État que j'appelle archaïque et qui présente déjà ces trois têtes ? Et la circulation entre les trois têtes avec ce rôle très bizarre de la banque, donc entre rente, profit, impôt ? Et notre formule trinitaire de l'appareil de capture État ce serait ça : rente, profit, impôt. D'où, cette année pour vous, première nécessité, faire de l'économie politique, si vous le voulez bien, même au niveau de la rente foncière, des impôts, tout ça, c'est très, il y en a sûrement qui voudront là beaucoup m'aider. Deuxième nécessité, ce sera quand on abordera d'autres problèmes, je voudrais qu'il y ait un groupe qui se mette, cette fois ci, j'expliquerai pourquoi la prochaine fois, déjà à la recherche de ce qu'on peut appeler, là je le dis de manière plus surprenante puisque, mais j'expliquerai la prochaine fois pourquoi, qui se mettent à des recherches concernant ce que les mathématiciens appellent axiomatique. Et comme je pense que les rapports du département de philosophie avec celui de mathématiques sont des rapports particulièrement serrés, au besoin, je verrais des mathématiciens si il y a moyen que certain d'entre... (fin de l'enregistrement)
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Deleuze: Appareils d'Etat et machines de guerre, séance 1
Gilles Deleuze Appareils d'Etat et machines de guerre, séance 1 Université Paris-VIII, 6 novembre 1979 [some of these files are cut off at the beginning or the end, and most contain gaps where th...
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